Il jeta un coup d’œil vers l’allée gravillonnée, puis vers la porte ouverte de son garage où sommeillait sa berline noire. Une lueur de bête traquée passa dans ses yeux. Pendant un quart de seconde, je crus qu’il allait bondir sur moi pour fracasser la tablette contre les dalles. Je me relevai d’un bond, le manche de mon épuisette télescopique en aluminium tenu fermement dans ma main droite comme une lance de fortune.
Daniel ne chargea pas. Il se tourna vers sa femme, le regard injecté de haine.
« Espèce de traînée… Tu savais. C’est toi qui as fait exprès de lui parler ces deux dernières semaines. Tu l’as préparé. »
Clara s’était assise sur une chaise longue en teck, serrant le peignoir trempé contre sa gorge. Elle avait cessé de trembler. Une étincelle nouvelle, froide et tranchante, venait de s’allumer dans son regard sombre.
« Non, Daniel, » dit-elle d’une voix enfin posée, presque douce, qui fit courir un frisson dans mon dos. « Je ne savais pas qu’il filmerait. Mais je savais qui tu étais. Je savais que tu étais capable de tout depuis que j’ai découvert les relevés bancaires aux îles Caïmans dans le faux double fond de ton bureau. Je savais que tu avais besoin d’un scandale public avant la fin du mois pour bloquer ma demande de divorce. Alors… j’ai simplement attendu que tu passes à l’acte devant un témoin que tu méprisais trop pour le considérer comme un être humain. »
Elle tourna la tête vers moi. Pour la première fois depuis six mois que je venais nettoyer sa piscine, elle me regarda droit dans les yeux. Il n’y avait plus de distance sociale, plus de barrière entre la maîtresse de maison multimillionnaire et l’employé payé au lance-pierre. Il n’y avait que deux survivants d’un piège monstrueux.
« Merci, Michael, » dit-elle simplement.
Soudain, une sonnerie stridente déchira l’atmosphère. C’était mon téléphone portable, toujours posé sur le coffre de filtration.
L’écran affichait le nom de mon patron : Marc – Direction AquaClean.
Je m’approchai sous la surveillance attentive de la policière, qui me fit un signe de tête approbateur, et j’activai le haut-parleur.
« Michael ?! » hurla la voix de mon patron, hystérique. « Qu’est-ce que tu as foutu bordel ?! Je viens de recevoir un appel incendiaire d’un cabinet d’avocats d’affaires ! Ils disent que tu as agressé sexuellement madame Whitmore sur leur terrasse ! Les flics sont chez eux ? Dis-moi que c’est une blague ! Tu es viré, tu m’entends ? Tu ramènes le fourgon à l’entrepôt immédiatement et tu dégages ! »
Je regardai Daniel, dont le visage arborait un rictus de désespoir amer, puis l’avocat qui fixait ses mocassins de cuir italien comme s’il cherchait à disparaître sous la terre.
« Marc, » répondis-je calmement, « ouvre le portail intranet de l’entreprise. Va dans l’onglet des rapports automatiques d’incidents techniques. Ouvre le dossier Whitmore, horodaté à 6 heures 58. »
Un silence épais s’installa à l’autre bout de la ligne. On entendait le tapotement frénétique d’un clavier d’ordinateur à travers le combiné.
« Attends… c’est quoi ce fichier ? » balbutia mon patron après trente secondes. « Pourquoi le procureur adjoint est déjà en copie automatique ? »
« Parce que le protocole de sécurité de l’entreprise stipule qu’en cas d’incident grave filmé avec du personnel menacé, l’archive est directement transmise au service juridique de la chambre syndicale et au parquet compétent, » expliquai-je d’un ton sans réplique. « Tu ferais bien de préparer les copies pour la police judiciaire. Ils arrivent dans cinq minutes. »
Je coupai la communication sans attendre sa réponse. Marc n’était pas un mauvais homme, mais c’était un lâche qui passait son temps à courber l’échine devant les propriétaires de villas de luxe pour préserver ses contrats d’entretien. Cette fois, l’histoire ne s’achèterait pas avec une ristourne sur le chlore ou des excuses plates.
Au loin, le hurlement de deux sirènes deux-tons déchira le calme feutré du quartier résidentiel. Le son se répercutait contre les collines boisées, grandissant, irrésistible, sonnant le glas de l’empire des Whitmore.
Daniel tenta un dernier mouvement. Il fit un pas brusque vers le perron pour rentrer dans la maison.
« Ne bougez plus ! » cria la policière en dégainant son arme, la pointant fermement vers le torse de l’homme d’affaires. « Mains sur la tête ! À genoux sur le gazon ! Maintenant ! »
« Vous ne savez pas à qui vous parlez ! » éructa Daniel, la bave aux lèvres, perdant définitivement tout contrôle de lui-même. « J’ai financé la campagne du préfet ! Mon père a inauguré votre commissariat central ! Vous allez tous finir à la circulation, tous autant que vous êtes ! »
« À genoux, » répéta la policière, la voix métallique, sans l’ombre d’une hésitation.
L’adjoint s’approcha par-derrière, attrapa le bras droit de Daniel, le tordit dans son dos avec une prise de clef réglementaire et le força à poser les deux genoux dans la terre humide d’un massif de bégonias. Le déclic métallique des menottes qui se refermèrent sur ses poignets résonna dans tout le jardin comme un coup de feu.
Daniel poussa un juron étouffé, la joue écrasée contre l’herbe coupée. Ses cheveux gominés étaient souillés de boue noire. Ses souliers sur mesure raclaient le sol sans trouver d’appui.
Leon Voss, voyant son client neutralisé, leva immédiatement les mains en l’air, la sacoche ouverte à ses pieds.
« Je n’étais là qu’en qualité de conseil juridique, » déclara-t-il d’une voix précipitée, cherchant déjà à sauver sa propre peau. « Je n’ai participé à aucune machination matérielle. Si monsieur Whitmore a orchestré une subornation de témoin ou une mise en scène calomnieuse, il l’a fait de sa propre initiative sans mon approbation écrite. Je me tiens à l’entière disposition des enquêteurs. »
« Espèce de pourriture ! » cracha Daniel depuis le sol. « C’est toi qui as rédigé l’accord de confidentialité hier soir dans ton bureau ! C’est toi qui m’as dit que le technicien ne résisterait pas à la pression ! »