Elena se figea instantanément. Son bras, qui s’apprêtait encore à pointer un doigt accusateur vers le visage ensanglanté de Maya, s’arrêta net au milieu de son geste. L’expression de haine furieuse qui tordait ses traits se dissout pour laisser place à une crispation soudaine, un masque de panique pure qu’elle tenta maladroitement de remplacer par une moue obséquieuse.
Sur le seuil se tenait un homme à la silhouette athlétique et austère. Son manteau en cachemire noir était trempé sur les épaules, et ses cheveux sombres, coupés court, retenaient de fines perles d’eau qui brillaient sous la lumière crue du lustre en cristal de Bohême. Alexander Vance venait d’arriver avec quatre heures d’avance sur son vol transatlantique en provenance de Zurich. Ses yeux gris acier, perçants comme des lames chirurgicales, ne s’attardèrent ni sur les dorures des corniches ni sur les peintures hollandaises ornant la galerie. Son regard tomba directement sur la mare rouge vif qui tachait la blancheur immaculée du dallage de Carrare.
Maya gisait là, le visage écrasé contre la pierre glacée. Ses doigts décharnés, rougis par des heures de détergents corrosifs et tremblants d’épuisement, laissaient couler un filet continu de sang sur les débris tranchants d’une soupière en porcelaine de Sèvres datant du dix-neuvième siècle. Le silence qui s’abattit sur la pièce était si dense qu’on n’entendait plus que le souffle saccadé, râpeux et déchirant de la jeune femme à terre.
Elena fit deux pas en avant, lissant frénétiquement son tablier en soie noire brodé, cherchant désespérément à intercepter le regard de son employeur. Sa voix, d’ordinaire stridente et cassante lorsqu’elle s’adressait aux subalternes, se mua en un gazouillis mielleux et larmoyant.
« Monsieur Vance… Quelle surprise divine. Votre vol n’était pas attendu avant la fin de l’après-midi. Pardonnez cet indicible spectacle. Cette fille… cette incapable a encore fait preuve d’une maladresse impardonnable. Elle a brisé la pièce de collection du salon d’apparat en nettoyant, et lorsque j’ai voulu lui faire remarquer la gravité de sa faute, elle a fait une crise d’hystérie ridicule. Elle s’est jetée par terre en prétendant être blessée pour échapper à ses devoirs. »
Alexander ne bougea pas d’un millimètre. Il ne retira même pas ses gants de cuir noir. Il laissa simplement tomber sa mallette en cuir sur une console en acajou avec un bruit sourd et pesant.
« Vraiment, Elena ? » murmura-t-il d’une voix basse, sourde, d’un calme infiniment plus terrifiant que n’importe quel éclat de rage.
« Oui, absolument, Monsieur. Vous connaissez ma rigueur. Je lui ordonnais justement de nettoyer ses débris et de quitter immédiatement la résidence. Ces gens de la campagne n’ont aucune retenue morale, aucun respect pour les biens précieux que vous leur confiez. Elle souille votre hall d’entrée avec sa comédie. Je faisais simplement régner l’ordre avant votre retour. »
Alexander s’avança. Le bruit régulier de ses souliers sur le sol résonna avec la précision mécanique d’un métronome funèbre. Il contourna la gouvernante en chef sans lui accorder le moindre regard, la reléguant au rang d’un meuble insignifiant. Il s’arrêta juste devant le corps tremblant de Maya.
En se penchant légèrement, son regard capta immédiatement ce qu’un observateur superficiel n’aurait pas vu : les traces pourpres et violacées le long des chevilles de la jeune femme, la manche de son chemisier en coton déchirée dévoilant un hématome de la taille d’une paume sur ses côtes flottantes, et surtout, l’angle exact sous lequel les morceaux de porcelaine étaient disposés. Les éclats ne s’étaient pas dispersés dans une chute accidentelle ; ils avaient été piétinés, écrasés avec rage, et certains fragments portaient la marque évidente de la semelle rigide des escarpins italiens qu’Elena portait fièrement au quotidien.
« Regarde-moi, » dit Alexander avec douceur.
Maya frissonna d’effroi. Elle avait passé six mois dans cette maison de verre et de marbre, six mois d’un enfer invisible où la moindre plainte menaçait de la renvoyer dans la misère noire des quartiers périphériques, là où sa jeune sœur malade attendait chaque mois l’argent vital pour ses traitements pulmonaires. Pour Maya, Alexander Vance n’était qu’une légende lointaine, un titan de la finance impassible dont les apparitions fugaces terrorisaient tout le monde.
Elle leva lentement le visage, incapable de dissimuler le spasme de douleur qui lui déchira les tempes. Sa joue gauche portait la marque écarlate et nette de plusieurs doigts fins mais impitoyables. Ses paupières étaient gonflées par les larmes contenues, et ses lèvres gercées saignaient là où elle s’était mordue pour ne pas hurler.
« Comment t’appelles-tu ? » demanda-t-il, posant un genou à terre, souillant sans la moindre hésitation son pantalon de costume sur le marbre couvert de poussière de porcelaine et de sang tiède.
« M-Maya… Monsieur, » balbutia-t-elle dans un souffle étranglé, tentant désespérément de reculer pour ne pas tacher les souliers du maître des lieux. « Pardonnez-moi… Je vais tout nettoyer… Je vous en supplie, ne renvoyez pas mon dossier à l’agence… Ma sœur… »
« Ne bouge plus, Maya. Reste exactement comme tu es. »
Alexander retira lentement ses gants de cuir. Ses doigts d’une propreté méticuleuse vinrent délicatement effleurer le poignet de la jeune femme pour en vérifier le pouls, constatant immédiatement la tachycardie folle causée par la terreur et le choc traumatique. Puis, sans prévenir, son regard remonta vers Elena, restée debout en arrière, les bras croisés, un pli d’agacement impatient marquant son front poudré.
« Elena. Approche. »
La gouvernante sourit timidement, croyant que le millionnaire allait enfin lui confier l’évacuation de cette souillon. « Monsieur, laissez-moi appeler deux agents de sécurité pour qu’ils la traînent dehors. Je ne veux pas que vous ayez à supporter… »
« J’ai dit : approche. » Le ton n’était plus calme. Il était d’une sécheresse métallique qui fit vaciller l’assurance de la femme de cinquante ans.
Elena s’avança à pas feutrés jusqu’à la limite de la flaque de sang.