Un hoquet de stupeur collectif sembla s’échapper des cloisons vitrées. Un vice-président adjoint assis à proximité ferma les yeux, horrifié par le geste suicidaire de la gamine.
Sibylle resta clouée sur place, suffoquée par l’affront. Sa mâchoire se crispa tellement qu’un muscle tressaillit sous sa tempe droite. Qu’une simple stagiaire, la dernière créature de la chaîne alimentaire corporative, osât la défier ouvertement devant ses subordonnés dépassait l’entendement.
— Répétez un peu ce que vous venez de dire, articula Sibylle d’une voix glaciale, menaçante, presque inaudible.
— J’ai dit que ce n’était pas sa faute, répéta Léa sans faillir. Et que le respect s’applique à tout le monde dans cette tour, quel que soit le salaire.
Un sourire pervers, froid comme une lame de rasoir, étira alors les lèvres de la directrice. Elle s’avança d’un pas, dominant la jeune fille de toute sa hauteur.
— Mademoiselle… Léa, c’est bien cela ? Votre stage ici prend fin immédiatement. Vous n’avez même pas le droit de retourner à votre poste de travail. Vous prenez votre manteau, vous rendez votre badge à l’accueil et vous dégagez de ce bâtiment dans les dix minutes. Et je vous garantis que je passerai personnellement les coups de fil nécessaires pour qu’aucune institution financière de la place de Paris, ni aucune université digne de ce nom, n’accepte votre dossier l’an prochain. Vous venez de détruire votre avenir pour une femme de ménage qui ne connaît même pas votre prénom.
Léa déglutit péniblement. Le coup portait, dur et lourd. Ses études, son avenir, le sacrifice de ses parents qui s’étaient saignés pour lui payer son logement d’étudiante en banlieue parisienne : tout semblait vaciller sous la menace de cette femme toute-puissante. Pourtant, malgré le tremblement imperceptible qui parcourait ses doigts, elle ne baissa pas les yeux.
— C’est peut-être mon avenir que vous détruisez, répondit Léa d’une voix sourde, mais au moins, je n’aurai pas à avoir honte de ce que je suis en me regardant dans une glace ce soir.
Sibylle ricana, triomphante, savourant sa victoire expéditive.
— Dehors. Tout de suite.
Claire, qui était restée silencieuse derrière Léa, se redressa alors complètement. Son dos un peu voûté sembla soudain se redresser avec une noblesse inattendue. Elle posa une main chaleureuse, presque maternelle, sur l’avant-bras de la jeune fille, lui intimant doucement de ne plus bouger.
Puis, avec une lenteur méthodique, sans le moindre affolement, la vieille femme plongea la main dans la poche droite de son épais cardigan en laine grise. Elle en extirpa un téléphone noir. Ce n’était ni un modèle dernier cri arboré par les cadres ni un appareil jetable : c’était un boîtier sobre, robuste, équipé d’une puce de communication chiffrée.
Elle déverrouilla l’écran d’un geste précis, sélectionna un contact unique dans son répertoire et porta l’appareil à son oreille.
Sibylle éclata d’un rire sarcastique, levant les yeux au ciel :
— C’est cela, appelez donc vos délégués ou l’inspection du travail ! Pensez-vous vraiment qu’ils franchiront le hall de sécurité face aux avocats de la holding ? Vous pouvez vider vos placards dès aujourd’hui, vous aussi.
Claire ne lui accorda pas l’aumône d’un regard. La tonalité s’arrêta net. La voix rauque et respectueuse d’un homme répondit à l’autre bout du fil dès la première seconde.
— Henri ? prononça Claire d’une voix posée, souveraine, radicalement différente de celle, humble et effacée, qu’elle employait pour saluer les agents de sécurité au petit matin. C’est moi. Je suis au quarante-deuxième étage. Fais monter immédiatement Maître Guérin, le directeur des ressources humaines du groupe et l’ensemble des administrateurs présents au siège. Nous tenons une réunion extraordinaire ici même, dans l’open space. Tout de suite.
Elle raccrocha sans attendre de réponse, glissa calmement le téléphone dans sa poche et croisa ses mains sur son tablier.
Sibylle fronça les sourcils, soudain déconcertée par le timbre de voix de la vieille femme et par ce prénom, Henri, prononcé avec une familiarité inconcevable. Henri Vaneer était le cofondateur, l’actionnaire historique et le président du conseil de surveillance de la multinationale. Un patriarche de l’industrie que même Sibylle n’approchait qu’avec une déférence absolue lors des comités annuels.
— Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? aboya Sibylle, tentant de masquer une pointe d’anxiété naissante derrière une arrogance redoublée. Pour qui vous prenez-vous ? Vous croyez impressionner qui avec votre numéro de théâtre ?
— Gardez vos forces, madame de Montmirail, répliqua Claire avec un flegme absolu. Vous allez en avoir grand besoin dans les minutes qui viennent.
Autour d’eux, l’ambiance devint irrespirable. Les employés s’échangeaient des regards inquiets. Personne n’osait reprendre son travail, sentant confusément qu’un événement hors norme venait de se déclencher. Léa, troublée, regarda la vieille dame à ses côtés. Le visage de Claire ne montrait ni triomphe ni animosité, seulement la gravité d’un juge s’apprêtant à rendre un verdict inéluctable.
Quatre minutes ne s’étaient pas écoulées que le signal sonore de l’ascenseur panoramique privé, habituellement réservé aux déplacements du directoire exécutif, retentit au bout du couloir. Les doubles portes en laiton brossé s’ouvrirent avec un claquement étouffé.
Un groupe de six personnes entra à pas pressés sur le plateau. En tête s’avançait Henri Vaneer lui-même, un septuagénaire à la chevelure argentée, réputé pour sa rigueur et son absence totale de complaisance envers la médiocrité. À sa droite marchait Maître Guérin, l’avocat général de la holding, tenant une serviette en cuir sous le bras, flanqué de deux membres éminents du comité d’éthique et de deux gardes de sécurité en civil.
Sibylle de Montmirail pâlit subitement en voyant s’avancer le président. Réajustant précipitamment sa veste, elle s’avança vers lui avec un sourire empressé, s’efforçant de reprendre la maîtrise de la situation :
— Monsieur le Président… Quelle coïncidence inouïe. Je suis désolée que vous arriviez au milieu de cet incident. Une employée de la société de nettoyage et une jeune stagiaire indisciplinée viennent de créer un scandale intolérable au sein du service. J’étais justement en train de régler ce désordre pour restaurer le calme…