« Ce liquide n’est pas un poison foudroyant, n’est-ce pas ? » repris-je en m’approchant d’elle, pas à pas. « Une mort subite lors d’un banquet aurait déclenché une autopsie immédiate et une enquête criminelle pour meurtre au premier degré. Non, ce que tu lui versais depuis six semaines dans ses tisanes du soir et dans son pilulier de cardiologie, c’est du sulfate de thallium dilué, combiné à de la digoxine de synthèse. Une dose infime, invisible, sans goût, qui dégrade lentement le myocarde, simulant à la perfection l’infarctus massif d’un homme de soixante-quatre ans fragilisé par la perte de son épouse. »
Celeste jeta un regard paniqué vers les portes de la grande salle. Mais les agents de sécurité du domaine, commandés par Robert, l’ancien garde du corps personnel de mon grand-père que j’avais réintégré discrètement la veille, s’étaient déjà déployés devant chaque issue. Leurs silhouettes imposantes barraient les sorties de secours et le perron d’honneur.
« Tu es folle ! » cria-t-elle, perdant complètement contenance. Elle tenta d’attraper le bras de mon père, mais Jonathan se dégagea avec une violence sourde qui la fit trébucher contre le guéridon en acajou. Le guéridon vacilla ; le gâteau à sept étages oscilla dangereusement avant de s’affaisser dans un fracas étouffé de crème et de feuilles d’or brisées.
« Ne me touche plus jamais, » dit mon père d’une voix qui sonnait comme un couperet de guillotine. Ses yeux d’ordinaire si bienveillants étaient devenus deux fentes d’obsidienne. « Pendant trois mois, tu as murmuré à mon oreille que ma fille complotait contre moi. Tu m’as convaincu qu’Arthur me volait. Tu as chassé les gens qui protégeaient cette famille depuis quarante ans. Et moi… moi, vieil imbécile aveugle, je t’ai ouvert les portes de mon foyer et de mon cœur. »
« Jonathan, écoute-moi ! Ce n’est pas pour l’argent ! Je t’aimais vraiment ! » supplia-t-elle, tombant presque à genoux au milieu des éclats de porcelaine et du sucre fondu.
« Si ce n’était pas pour l’argent, » intervins-je en tirant une chemise cartonnée en cuir noir de sous le pupitre, « alors pourquoi as-tu fait déposer ce matin même, à neuf heures précises, une demande de transfert de procuration irrévocable auprès de la Chase Manhattan Bank, rédigée par un cabinet fiduciaire basé aux îles Caïmans ? Un compte offshore ouvert sous le faux nom de Clara Miller, dont l’unique bénéficiaire en cas de décès de Jonathan Ashford n’était autre que toi ? »
Je jetai les documents sur la table devant elle. Les feuillets blancs s’éparpillèrent, dévoilant les relevés bancaires, les copies de fausses pièces d’identité et les correspondances chiffrées que mon détective privé et moi avions patiemment compilées depuis le jour où Maria était venue me trouver en pleurs dans la buanderie.
Pendant que Celeste tentait de m’isoler, pensant qu’une jeune femme de trente et un ans se contenterait de bouder dans son appartement de Tribeca, j’avais dépensé la moitié de mes économies personnelles pour engager une agence de renseignement financier basée à Zurich. Ce qu’ils avaient déterré dépassait l’entendement. Celeste Vaughn n’existait pas il y a dix ans. Elle s’appelait Clara Miller, originaire d’une banlieue modeste de Philadelphie. Elle avait déjà été liée au décès suspect d’un magnat de l’immobilier en Floride, mort d’un arrêt cardiaque inexpliqué huit jours seulement après lui avoir légué une propriété de quatre millions de dollars. À l’époque, l’affaire avait été classée sans suite faute de preuves toxicologiques directes.
Mais ici, à New York, elle avait été trop gourmande. Elle avait voulu la fortune Ashford tout entière : la holding industrielle, les collections d’art, les parts du conglomérat maritime et les fonds fiduciaires. Soit près de deux milliards de dollars.
Un silence de cathédrale pesait sur la pièce. Deux cents représentants de l’élite financière et politique observaient la chute en direct de la courtisane dorée. Des smartphones s’étaient levés discrètement dans la foule pour enregistrer la scène ; le vernis mondain venait d’exploser, révélant la puanteur du crime.
Comprenant que la ruse et la séduction ne la sauveraient plus, Celeste se releva d’un coup. Le masque tomba définitivement. La femme distinguée et affectueuse céda la place à une créature acculée, les yeux injectés de sang et la lèvre retroussée dans un rictus de mépris sauvage.
« Tu penses avoir gagné, petite fille gâtée ? » cracha-t-elle en me pointant d’un ongle laqué de rouge vif. « Tu crois que ton père t’aimait tant que ça ? Il était tellement désespéré, tellement brisé par la mort de ta précieuse mère qu’il aurait donné son empire au premier souffle de chaleur venu ! Il était faible ! Pathétique ! Il buvait mes mensonges comme du petit-lait ! »
Un murmure d’indignation parcourut les invités. Mon père ne broncha pas, mais sa mâchoire se crispa jusqu’à ce que ses tendons blanchissent sous la peau.
« Tu n’iras nulle part, Clara, » dis-je calmement.
C’est à cet instant précis que les portes latérales du vestibule s’ouvrirent avec un fracas solennel. Quatre inspecteurs en civil du département de police de New York, accompagnés de deux agents en uniforme et d’un substitut du procureur de Manhattan que j’avais prévenu dès midi, pénétrèrent dans la salle de réception. Leurs insignes brillaient sous les lustres.
« Celeste Vaughn, également connue sous le nom de Clara Miller, » déclara l’inspecteur principal en avançant d’un pas ferme, « nous avons un mandat d’arrêt à votre encontre pour tentative d’homicide avec préméditation, empoisonnement, faux et usage de faux, et escroquerie en bande organisée. »
La panique pure s’empara d’elle. Dans un réflexe animal, elle ramassa les pans de sa robe argentée et tenta de s’élancer vers l’office des cuisines, espérant sans doute s’échapper par le monte-charge des livraisons. Mais Maria, qui se tenait près de l’accès, fit un simple pas en avant, le visage impassible, et bloqua l’angle avec un chariot de service lourdement chargé d’argenterie. Celeste s’y heurta de plein fouet, poussant un hurlement de frustration avant d’être plaquée au sol par les deux policiers.