« Madame Carter… Elle a prétexté un malaise vagal dans la salle d’attente sécurisée. Quand l’officier Reynolds s’est penché pour lui porter secours, elle l’a frappé au visage avec un coupe-papier dérobé sur le bureau de l’accueil. Elle a franchi la sortie de secours de l’aile ouest. Elle a pris la fuite en montant dans un véhicule banalisé garé sur l’allée de service. »
Daniel bondit de sa chaise. « Avec qui ? »
« Nos caméras viennent d’identifier le conducteur », articula l’huissier, la gorge sèche. « C’est Julian Mercer. Une berline noire immatriculée dans le Kentucky. Ils ont quitté le périmètre du palais de justice il y a moins de trois minutes. »
Un silence d’effroi s’abattit sur la pièce. Dans son coin, Lily avait cessé de dessiner. Elle s’était levée, serrant à nouveau Button contre sa poitrine, sentant la panique revenir saturer l’atmosphère.
« Bloquez les accès du comté ! » ordonna la juge en saisissant son téléphone fixe avec une fureur glacée. « Activez une alerte immédiate sur tous les terminaux de police de l’Ohio. Mercer et Carter sont en fuite. »
« Pourquoi s’enfuir ? » murmurai-je, le cœur battant à tout rompre. « Si elle s’enfuit, elle perd tout. Sa maison, sa carrière, sa réputation… Pourquoi risquer une cavale ? »
Daniel me regarda, son visage perdant toute couleur. « Parce qu’elle sait ce qu’il y a dans cette maison, David. Si la police trouve ce tiroir avant eux, ils ne risquent pas seulement la perte de la garde ou une suspension de licence médicale. Ils risquent vingt ans de réclusion criminelle pour trafic et falsification de décisions de justice sur des dizaines de dossiers. »
Mon regard glissa sur Lily. Ses petits yeux noisette me fixaient avec une terreur indicible.
« Papa… » murmura-t-elle doucement.
« Oui, mon cœur ? »
« Le téléphone noir de maman… Ce matin, avant de venir ici, elle a mis la petite carte en plastique dedans. Et elle a dit à voix haute dans la cuisine que si le juge refusait de m’écouter, on partirait pour un très long voyage sans jamais revenir. Elle m’a fait mettre trois robes et mes baskets neuves dans son grand sac de voyage rouge. »
Je sentis un frisson glacial me paralyser les membres. « Son sac de voyage rouge ? »
« Oui. Il est dans le coffre de la voiture de maman, garée sur le parking en bas. »
Je me tournai brusquement vers l’huissier. « Miller ! Vanessa est venue avec sa propre voiture ce matin ! Elle est stationnée sur le parking public numéro trois ! Si Mercer est venu la chercher sur l’allée de service, où allaient-ils ? »
L’agent Miller fronça les sourcils, réalisant soudainement l’évidence tactique. « Ils ne peuvent pas quitter la ville avec le véhicule de Mercer, il est déjà fiché sur nos caméras. Ils doivent changer de voiture ! »
« Ils vont au parking trois », hurla Daniel. « Elle va récupérer son véhicule, ses faux papiers et son sac ! »
« Non », dis-je d’une voix sourde, une certitude atroce s’imposant à mon esprit. « Elle ne va pas seulement chercher son sac. Elle sait que Lily est ici. Elle sait que nous sommes encore dans ce bâtiment. Vanessa n’a jamais accepté de perdre le contrôle d’une situation. Jamais. »
La juge Holloway activa l’interphone de son bureau. « Sécurité générale, verrouillez immédiatement tous les accès piétons du complexe judiciaire. Personne ne sort, personne n’entre. »
Mais il était trop tard.
Un bruit sourd, semblable à une explosion étouffée, retentit depuis les sous-sols du bâtiment, suivi immédiatement par le hurlement strident de l’alarme incendie. Les néons clignotèrent deux fois avant de s’éteindre complètement, plongeant les couloirs dans la semi-obscurité rougeâtre des blocs de secours. Les haut-parleurs grésillèrent : « Évacuation d’urgence. Veuillez utiliser les escaliers de secours. Ne pas utiliser les ascenseurs. »
« Une diversion », cracha Miller en dégainant son arme de service. « Ils ont déclenché les coupe-circuits du sous-sol. »
La porte de la chambre du conseil s’ouvrit brutalement. La foule des justiciables et des greffiers du couloir commençait à refluer dans la panique vers les issues balisées. Les alarmes saturaient l’espace d’un son strident, insupportable, qui faisait pleurer Lily.
Je pris ma fille dans mes bras, l’enveloppant de tout mon corps. « Je te tiens, Lily. Je te tiens. Reste contre moi. »
« David, restez derrière moi ! » cria Daniel en essayant de fendre la foule dans le couloir principal. « Nous devons rejoindre le poste de commandement de la police au rez-de-chaussée ! »
Nous avançâmes au milieu du chaos. La fumée d’un extincteur percuté dans la cage d’escalier rampait sur le sol, épaisse et blanche, brouillant les visages et les silhouettes. Les gens se bousculaient, criant, cherchant l’air libre dans la pénombre striée de rouge.
Soudain, au détour d’un palier menant vers le hall sud, une silhouette émergea de la fumée.
Ce n’était pas un policier.
Le docteur Julian Mercer se dressait devant nous. Il portait un imperméable sombre, ses cheveux en désordre, un regard fiévreux, dément, illuminant son visage émacié. Il tenait à la main une clé de secours argentée – sans doute dérobée avec le reste dans le bureau du gardien.
« Carter », dit-il d’une voix hachée par la panique. « Donnez-moi la petite. Tout de suite. »
« Reculez, Mercer ! » aboya Daniel en s’interposant courageusement entre lui et nous. « Vous êtes fini ! Tout est enregistré, la police a vos dossiers ! »
Mercer ricana, un son grinçant et brisé. Il sortit de sa poche un petit taser de défense et fit jaillir un arc électrique crépitant dans l’air enfumé. « Mes dossiers n’existent plus. Les disques durs de mon cabinet sont en cendres depuis ce matin. Maintenant, donnez-moi l’enfant. Vanessa l’attend dans la cour arrière. Sans elle, nous ne passerons pas les contrôles frontaliers canadiens. »