« Ne me demande pas pardon maintenant, Alexander », murmurai-je d’une voix rauque, les lèvres sèches. « Fais ce qui doit être fait. Parce que si elles restent ici, elles finiront ce qu’elles ont commencé. »

Ces paroles eurent l’effet d’une décharge électrique. Alexander se redressa d’un bloc. La vulnérabilité qui venait de fendre son armure disparut instantanément, remplacée par cette froideur impitoyable qui avait fait de lui le requin le plus redouté de la finance européenne.

Il sortit son téléphone de sa poche de veste et composa un numéro abrégé sans même regarder l’écran.

« Maître Tavernier ? » dit-il dès que la tonalité cessa. « C’est Alexander Aranda. Interrompez toutes vos réunions. Je veux que vous appeliez immédiatement le procureur général Delaunay sur sa ligne directe. Prévenez-le qu’une tentative de meurtre aggravée et d’avortement forcé sous la contrainte vient d’avoir lieu dans ma résidence principale. Je veux deux magistrats instructeurs et une brigade de recherche sur place dans les vingt minutes. Ensuite, préparez un acte de révocation immédiate pour Marcella Aranda de l’ensemble de ses mandats sociaux au sein de la holding, ainsi que la révocation unilatérale de l’usufruit consenti à Esther Aranda sur l’ensemble de mes actifs immobiliers et mobiliers. Videz leurs comptes de procuration. Tout doit être bloqué avant midi. »

« Alexander, tu ne peux pas faire ça ! » hurla Esther, dont le visage aristocratique se décomposait sous l’effet d’une panique viscérale. Elle s’avança pour lui arracher le téléphone des mains, mais Alexander fit un geste sec de la tête.

Santos et deux agents de sécurité pénétrèrent dans la chambre. « Maîtrisez-les », dit froidement Alexander. « Conduisez-les dans le petit salon du rez-de-chaussée. Confisquez leurs bijoux de famille, leurs cartes bancaires, leurs téléphones et leurs clés. Elles ne prendront aucun vêtement, aucun sac à main. Elles attendront les officiers de police sous votre garde directe. »

« Alexander ! Je suis ta mère ! Tu vas brûler en enfer pour ce sacrilège ! » éructait la vieille femme tandis que les deux gardes la saisissaient sans ménagement par les coudes. Ses ongles tentèrent d’égratigner les mains des agents, mais la force tranquille de ces hommes rompus au maintien de l’ordre ne lui laissa aucune chance. Marcella, elle, s’effondra littéralement sur le parquet, sanglotant et implorant le pardon de son frère, rampant presque vers ses souliers cirés avant d’être relevée et entraînée de force vers le couloir.

Leurs cris diminuèrent progressivement à mesure qu’elles descendaient le grand escalier d’apparat, jusqu’à ce que les lourdes portes en chêne du vestibule se referment dans un claquement sourd qui résonna dans toute la bâtisse.

La chambre redevint silencieuse. Seul le bruit de la respiration saccadée d’Alexander et le chuchotement rassurant du docteur Vance subsistaient.

Le médecin s’approcha du lit avec une mallette d’urgence. « Monsieur Aranda, je dois administrer une injection de sulfate de magnésium pour prévenir toute contraction utérine précoce, puis nous devons transférer madame Aranda vers la clinique de haute sécurité du professeur Delorme. Nous avons réservé une unité complète sous surveillance armée. »

Alexander acquiesça d’un hochement de tête muet. Il resta à mes côtés pendant que le docteur Vance désinfectait mon bras meurtri et piquait avec une infinie délicatesse. La douleur de la piqûre ne fut rien comparée à la sensation de délivrance qui commençait lentement à envahir mes veines. Pendant trois jours, j’avais cru que cette chambre serait mon tombeau, que le poids du silence et la puissance de cette dynastie allaient m’étouffer sans que personne n’entende jamais mon dernier souffle.

Vingt minutes plus tard, les sirènes de la police retentirent au loin, brisant le calme de la colline résidentielle où trônait le domaine des Aranda. Leurs échos bleutés ricochèrent contre les parois de plâtre sculpté et les rideaux de velours lourd. Quatre véhicules sérigraphiés de la police judiciaire, suivis d’une berline noire transportant le procureur adjoint, franchirent la grande grille en fer forgé désormais ouverte sous le contrôle strict de Santos.

Alexander m’enveloppa délicatement dans une couverture en cachemire propre, prenant garde de ne pas heurter mes côtes fêlées. Il me souleva dans ses bras comme si j’étais faite du verre le plus précieux et le plus fragile de la terre. Alors qu’il me portait à travers les couloirs du manoir vers l’ambulance qui venait de stationner dans la cour d’honneur, nous passâmes devant les grandes baies vitrées qui donnaient sur le salon du rez-de-chaussée.

À travers les carreaux, je vis Esther et Marcella. Assises sur les canapés de cuir où elles aimaient autrefois recevoir l’élite mondaine, elles étaient entourées de quatre policiers en civil qui fouillaient méthodiquement leurs manteaux et leurs carnets d’adresses. Marcella avait la tête enfouie dans ses mains, ses épaules secouées de spasmes de désespoir. Esther, en revanche, gardait la tête haute, le regard injecté d’une haine venimeuse qui tentait encore de foudroyer quiconque croisait son orbite. Mais lorsqu’elle aperçut Alexander me tenant contre son torse, sa morgue s’effrita définitivement. Elle comprit, dans cet instant précis, que le nom d’Aranda ne lui appartenait plus, que sa splendeur passée n’était plus qu’une illusion balayée par l’acier de la loi et la volonté d’un fils qui venait de la renier à jamais.

Alexander ne jeta même pas un coup d’œil en leur direction. Il continua d’avancer d’un pas ferme sous la pluie battante qui lavait le perron de pierre. Les ambulanciers m’installèrent sur le brancard articulé, fixant les sangles avec précaution sous le regard attentif du docteur Vance. Alexander monta à l’intérieur du véhicule à mes côtés, refusant catégoriquement de me lâcher la main.

Le convoi s’ébranla, escorté par deux motards de la gendarmerie. Derrière nous, le manoir des Aranda, ce palais de faux-semblants et de cruauté feutrée, s’amenuisait sous le déluge gris d’octobre.