Soudain, un bruit métallique retentit au rez-de-chaussée.
Un son discret mais distinct. Le raclement léger d’un outil contre une targette.
Mark se figea. Son cœur manqua un battement. Il laissa tomber le carnet, éteignit la lampe de chevet d’un geste sec et retint son souffle dans la pénombre de la chambre mansardée. Le vent soufflait dehors, faisant gémir les branches mortes contre les carreaux, mais le bruit qui venait d’en bas n’avait rien de naturel. C’était le grincement de la porte de service menant au cellier, une entrée ancienne dont la serrure était notoirement capricieuse.
Clara n’avait pas rendu ses clés.
La prise de conscience frappa Mark comme une gifle en plein visage. Dans la fureur de l’expulsion, il s’était contenté de la chasser sans lui réclamer son trousseau.
À pas de loup, guidé par la seule mémoire des lieux, Mark descendit l’escalier en évitant soigneusement les marches grinçantes. Sa main glissa le long de la rampe de bois verni. Il se sentait vulnérable, désarmé, envahi par un effroi primal. Arrivé au palier intermédiaire, il jeta un regard vers le rez-de-chaussée.
Le vestibule était plongé dans une pénombre bleutée, à peine éclairé par la lueur des lampadaires lointains de la rue filtrant à travers le vitrail au-dessus de la porte principale. Au bout du couloir, la porte du cellier était entrouverte. Une ombre mince se découpa contre le mur blanc de la cuisine.
Une silhouette longue, aux cheveux noués à la hâte.
Clara était là.
Elle ne cherchait pas à fuir. Elle avançait avec une lenteur calculée, ses bottines souples amortissant chacun de ses pas sur le carrelage. Dans sa main droite, quelque chose luisait d’un éclat froid sous la faible lueur lunaire. Un couteau de cuisine à lame longue, prélevé directement sur le billot du cellier.
Un frisson glacial parcourut l’échine de Mark. La folie de sa sœur n’était plus une dérive névrotique ; c’était un délire meurtrier à ciel ouvert.
« Clara », souffla-t-il, la voix altérée par la stupeur en arrivant en bas des marches.
L’ombre s’arrêta net. Elle tourna lentement la tête vers lui. Dans l’obscurité, ses yeux semblaient luire d’une flamme malsaine, fixes, immenses. Un sourire oblique déforma ses lèvres fines.
« Tu es encore debout, grand frère ? susurra-t-elle sans un tremblement de voix. Tu devrais dormir. Tu as l’air si fatigué depuis que cette femme a ruiné notre famille. »
« Pose ça, Clara. Pose ce couteau tout de suite. »
Mark avançait d’un pas lent, les mains levées à hauteur de torse, tentant d’adopter le ton rassurant qu’il utilisait autrefois lorsqu’elle sombrait dans ses crises de panique adolescentes. Mais la situation n’avait plus rien à voir avec le passé.
« Tu n’as jamais su reconnaître ce qui était bon pour toi, poursuivit-elle d’un ton monocorde, presque mélancolique. Notre père était un monstre, mais au moins, il comprenait le sang. Le sang reste uni, Mark. Toujours. Toi, tu as préféré l’argent de son père à elle. Tu as préféré cette bourgeoise stérile qui panique dès que sa gamine gémit. Lily a besoin d’une vraie mère. Quelqu’un qui a du cran. Quelqu’un qui sait comment dresser les faibles. »
« Tu es malade, Clara. Écoute-toi. Tu as besoin de soins. Je peux t’aider, je te jure que je peux t’aider, mais pose cette lame. »
« M’aider ? ricana-t-elle, un rire sec, sans joie, qui fit écho contre les murs froids du vestibule. Tu m’as jetée à la rue comme une chienne il y a quatre heures ! Tu as pris son parti contre ta propre sœur ! »
Son visage se crispa dans une grimace de haine pure. La transformation fut instantanée, effrayante. La sœur fragile laissait place à un prédateur acculé.
« Je ne partirai pas seule, Mark. Lily m’appartient. Si tu ne veux plus de moi, très bien. Mais je reprends ce qui revient à notre sang. »
D’un bond fulgurant, d’une agilité que son corps décharné ne laissait pas soupçonner, Clara s’élança vers l’escalier pour contourner son frère.
« Non ! » hurla Mark.
Il se jeta en avant. Le choc fut brutal. Les deux corps s’écrasèrent contre la rambarde en fer forgé. Clara se débattait avec une frénésie démoniaque, griffant, crachant, cherchant à planter sa lame dans n’importe quel morceau de chair accessible. Mark parvint à saisir son poignet droit à deux mains, écrasant l’articulation de tout son poids. La douleur fit enfin lâcher prise à la jeune femme : le couteau tomba lourdement sur une marche en chêne avant de glisser et de ricocher dans le vide jusqu’au sol du salon.
Mais Clara ne désarmait pas. Avec la violence d’un animal piégé, elle planta ses ongles dans le cou de Mark, déchirant la peau jusqu’au sang. Mark étouffa un cri de douleur, reculant d’un pas. Profitant de cette seconde d’hésitation, Clara le repoussa violemment contre le montant de la porte et s’engouffra dans les escaliers quatre à quatre.
« Sarah ! Enferme-toi ! Appelle la police ! » cria Mark, la gorge en feu, en s’élançant à sa poursuite.
Au premier étage, la lumière du couloir s’alluma brusquement. Sarah apparut sur le seuil de la chambre parentale. Elle tenait à la main un club de golf appartenant à Mark, ses phalanges blanches trahissant une angoisse extrême.
En voyant Clara monter vers elle avec un regard halluciné et du sang sur les mains, Sarah ne recula pas. L’instinct maternel balaya net toute trace de terreur pour ne laisser qu’une férocité absolue.
« Rentre dans la chambre, chienne ! » hurla Clara en se jetant sur elle, les doigts crochus tendus vers sa gorge.
Sarah balança le club de métal de toutes ses forces. Le coup frappa Clara à l’épaule gauche dans un bruit sourd d’os froissé. Clara poussa un cri strident, chancela, mais son élan la porta contre Sarah. Les deux femmes roulèrent sur la moquette épaisse du palier dans un enchevêtrement sauvage de membres et d’insultes.