« Mara… écoute Tessa. Tu n’aurais pas dû venir ici ce soir. Ce n’est plus ton monde. Tu te fais du mal, et tu nous mets tous dans une position impossible. Nous réglerons les questions matérielles plus tard, par l’intermédiaire de mes avocats. Sois raisonnable, prends un taxi et rentre à la maison… enfin, prends une chambre quelque part. Tu as encore la carte de crédit d’urgence, je crois. »
« Tu as fait bloquer cette carte hier matin, Daniel », répondit Mara. Sa voix ne tremblait pas. L’effet de surprise s’était dissipé, laissant place à une lucidité glaciale, presque chirurgicale. « Tu as fait changer les serrures de la maison du parc à quinze heures. Et tu as envoyé tes agents de sécurité vider mon atelier de reliure pendant que j’étais chez le médecin. »
Des murmures traversèrent les rangs des invités. Quelques directeurs financiers et partenaires commerciaux commencèrent à échanger des regards circonspects. Monsieur Vaneck, l’un des plus anciens investisseurs du fonds de participation étranger sans lequel la firme de Daniel aurait fait faillite trois ans plus tôt, fronça ses sourcils broussailleux. Il s’avança d’un pas lourd, sa coupe de champagne à la main.
« Que signifie tout ceci, Daniel ? » demanda Vaneck avec son accent rugueux du nord. « Qui est cette femme ? Vous nous avez présenté mademoiselle Tessa comme votre future associée et fiancée officielle lors de la signature des statuts le mois dernier. »
Tessa s’empressa d’intervenir, coupant la parole à Daniel qui bafouillait déjà des explications nébuleuses :
« Monsieur Vaneck, ne prêtez pas attention à cette malheureuse. C’est une ancienne employée… une assistante des débuts qui a développé une obsession maladive envers Daniel. Il a toujours été trop généreux avec les gens de sa condition, et voilà le résultat : elle invente un mariage imaginaire pour réclamer une part des actions de la holding. Mais nous avons fait vérifier les registres par le cabinet Meunier : aucun mariage n’a jamais été validé. Elle n’est rien. »
Mara soutint le regard venimeux de Tessa sans ciller.
« Si je ne suis rien, Tessa, pourquoi portes-tu à ton poignet le bracelet gravé à mes initiales à l’intérieur du fermoir ? »
Le geste de Tessa fut instinctif : elle ramena vivement son bras gauche contre son buste, dissimulant le fermoir sous sa main droite. Son visage parfait se crispa brièvement d’une fureur mal contenue. Daniel pâlit visiblement.
« Assez ! » tonna Daniel en tapant du poing sur la table, faisant tinter l’argenterie. « Que le service d’ordre fasse évacuer cette salle immédiatement ! Nous n’avons pas à supporter ce mélodrame minable ! »
« Un instant, messieurs-dames », retentit une voix claire, posée et autoritaire depuis l’estrade d’honneur.
Claire venait d’apparaître devant le pupitre réservé aux allocutions officielles. Elle tenait en main un micro sans fil et une télécommande de régie. Le grand écran de projection mural, qui affichait jusqu’alors le logo doré de l’entreprise, se troubla une demi-seconde avant de devenir d’un noir profond.
« Claire ? Qu’est-ce que tu fabriques ? » siffla Daniel entre ses dents, avançant vers l’estrade d’un pas menaçant. « Tu es payée pour gérer le banquet, pas pour te mêler des affaires de mes invités. Éteins cette régie et fais ton travail. »
« Mon travail, Daniel, consiste à veiller à ce que l’honneur de cet établissement ne soit pas souillé par des faussaires et des parjures », répondit la propriétaire du restaurant avec un calme olympien. « Tu as réservé ce salon sous le prétexte de célébrer une décennie de réussites professionnelles. Mais tu as oublié que les murs de cette maison ont une mémoire. Et les coffres aussi. »
D’un clic sur la télécommande, l’écran s’illumina brutalement. L’image qui apparut n’était ni un tableau de rentabilité ni une rétrospective d’entreprise. C’était un enregistrement vidéo haute définition, daté précisément d’il y a dix ans jour pour jour, à cette même heure, dans cette même pièce.
Sur la vidéo, la salle à manger n’avait pas ses rideaux de velours pourpre actuels, mais des tentures simples en lin blanc. Au centre de la pièce, devant un Daniel visiblement ému, les yeux humides, et une Mara resplendissante dans une robe de mariée sobre cousue de ses propres mains, se tenait l’adjoint au maire du huitième arrondissement, assisté de maître Delorme, l’écharpe tricolore en bandoulière.
La voix du magistrat résonna dans les haut-parleurs de la salle, puissante, solennelle, étouffant le moindre souffle parmi l’assistance :
« …Au nom de la loi, je vous déclare unis par les liens du mariage. Daniel, vous recevez ici Mara comme votre épouse légitime, et vous déclarez renoncer à toute dissociation de biens selon le pacte solidaire déposé en l’étude Delorme ce même matin. »
L’image montrait ensuite Daniel passant l’alliance au doigt de Mara, puis recevant de ses mains le fameux bracelet de diamants. Sur la vidéo, Daniel prenait le micro de l’époque et s’adressait à la petite assemblée d’amis :
« Sans Mara, mon entreprise n’existerait pas. Ce soir, devant le notaire et devant vous tous, j’ai signé la cession irrévocable de la moitié des parts sociales de l’entreprise à son nom. Si jamais j’oubliais ce que je lui dois, que cette cassette me rappelle que je ne suis qu’un imposteur sans son dévouement. Mara, tout ce qui m’appartient t’appartient jusqu’à mon dernier souffle. »
Un silence de mort s’abattit sur la salle à manger privée.
Les regards quittèrent lentement l’écran géant pour se river sur Daniel, dont le teint avait viré au gris cendre. Ses mains tremblaient de manière incontrôlable le long de ses cuisses.
Tessa tenta une manœuvre désespérée. Elle s’avança vers l’estrade, la voix criarde, hystérique, perdant toute son élégance feinte :
« C’est un faux ! C’est un montage grossier ! Daniel m’a dit… Daniel m’a juré que tout avait été annulé, que le dossier notarié avait disparu dans l’incendie du cabinet Delorme ! Cette femme est une manipulatrice, elle a payé cette restauratrice pour fabriquer ce film de toutes pièces ! »