Je sortis mon vieux téléphone portable de ma poche. La batterie était faible, mais il fonctionnait encore. Je composai immédiatement le numéro d’une personne, la seule qui, dans cette ville corrompue, possédait encore un semblant de dignité et le pouvoir de faire bouger les lignes sans courber l’échine devant la famille Delgado : Sofia Mendez.
Sofia était ma cousine éloignée, mais surtout, elle était avocate bénévole pour une association de défense des droits humains et travaillait en étroite collaboration avec une cellule de journalistes indépendants de la capitale régionale, un groupe spécialisé dans la dénonciation des abus de pouvoir dans les provinces oubliées de l’État.
« Sofia ? C’est Elena, » dis-je la voix haletante, tout en entraînant Miguel d’un pas vif dans la direction opposée à celle des agresseurs, vers l’avenue principale plus fréquentée.
« Elena ? Qu’est-ce qui se passe ? Ta voix tremble, qu’est-ce qui t’arrive ? »
« Ils ont failli détruire Miguel. C’est le fils Delgado. À l’école. L’administration couvre tout, le professeur le protège ouvertement. Et là… ils nous suivent. Sofia, ils sont derrière nous avec des couteaux. »
Un silence glacial retentit à l’autre bout du fil, suivi du bruit sec de clés que l’on ramasse sur un bureau.
« Écoute-moi très attentivement, Elena, » ordonna la voix calme et métallique de Sofia. « Ne rentre surtout pas chez toi. Votre maison dans le quartier des ateliers est isolée, ils peuvent vous coincer là-bas sans témoins. Va directement vers l’église San Judas, sur la place centrale. C’est bondé à cette heure-ci, il y a le marché paroissial. Entre à l’intérieur, trouve le père Mateo et reste dans la nef. Je prends ma voiture. Je serai là dans vingt minutes. Et Elena ? »
« Oui ? »
« Garde le sac de Miguel. Ne touche à rien. Chaque empreinte, chaque déchirure est une pièce à conviction. On ne va pas se contenter d’une plainte locale. On va faire exploser leur petit empire de lâches. »
« Dépêche-toi, Sofia. »
Je raccrochai et serrai fermement la main de Miguel. Nous marchions à pas rapides, presque au pas de course. Derrière nous, j’entendais les pas qui accéléraient la cadence. Leurs rires moqueurs et leurs insultes fusaient à distance, portés par le vent sec.
« Eh, Navarro ! Tu cours vite pour une vieille ! Attends qu’on s’occupe de ton bâtard ! On sait où vous habitez ! »
Ils nous traquaient comme des proies, sûrs de leur droit, grisés par la lâcheté des institutions qui leur avaient appris que la violence n’avait jamais de conséquences pour les puissants.
Mais nous atteignîmes enfin la place de l’église. La foule dense des marchands ambulants, des vieilles femmes vendant des fleurs et des passants nous enveloppa comme un rempart bienfaiteur. En nous voyant pénétrer dans l’espace public bondé, le petit groupe de voyous ralentit, s’arrêtant au bord de la place, frustré d’avoir manqué leur prise. Javier Delgado cracha sur le sol, ajusta sa casquette, et me jeta un dernier regard de défi avant de faire signe à sa bande de rebrousser chemin.
Pour l’instant, nous étions vivants.
Vingt-cinq minutes plus tard, la vieille berline grise de Sofia pilait devant le parvis de l’église. Elle en sortit vivement : une femme d’une trentaine d’années, le regard vif et déterminé, des cernes discrets soulignant des yeux qui avaient vu trop d’injustices pour être encore naïfs.
Dès qu’elle nous vit assis sur les bancs de pierre à l’ombre du clocher, elle se précipita. Miguel se laissa embrasser docilement, le regard encore vide, anesthésié par le choc.
« Montez. Tout de suite, » dit-elle simplement en nous ouvrant la portière.
Une fois à l’intérieur de l’habitacle sécurisé, verrouillant les portières, je m’effondrai enfin. Les larmes que j’avais retenues par pure nécessité de survie coulèrent sur mes joues brûlantes. Je pleurais de soulagement, de colère, d’épuisement. Miguel posa sa petite main sur mon genou, tentant maladroitement de me réconforter, inversant nos rôles dans un élan de tendresse déchirant.
« Raconte-moi tout, depuis le début, » demanda Sofia en observant les alentours dans ses rétroviseurs avant d’enclencher la première vitesse.
Je lui racontai tout. Le message anonyme reçu le matin même sur mon téléphone — un texto lapidaire disant simplement : « Si vous tenez à voir votre fils vivant, venez aux toilettes du fond maintenant ». Mon arrivée au lycée. L’hypocrisie éhontée de Cordero sirotant son café. L’odeur de javel et de tabac froid. Miguel recroquevillé dans la cabine sombre, son sac lacéré, sa terreur. La tentative d’agression filmée, mon geste désespéré avec le carrelage pour les repousser. Et enfin, l’ignoble chantage de l’enseignant pour protéger le neveu de l’homme fort de la municipalité.
Pendant que je parlais, les mâchoires de Sofia se serraient au point de faire blanchir sa peau. Ses yeux brillaient d’une colère noire, méthodique.
« Ils ont commis l’erreur de trop, » dit-elle d’une voix sourde en braquant le volant vers la sortie de la ville, prenant la route qui menait à la capitale de l’État.
« Où allons-nous, Sofia ? Je ne peux pas quitter mon travail sans prévenir, je vais me faire renvoyer… »
« Au diable ton usine pour aujourd’hui, Elena ! » s’écria-t-elle avec une véhémence contrôlée. « Tu ne réalises pas ? Javier Delgado n’en est pas à son coup d’essai. Le mois dernier, un autre gamin de ce même lycée a été hospitalisé pour un prétendu “accident d’escalier”. Ses parents ont retiré leur plainte du jour au lendemain après une visite nocturne de la police municipale. Le directeur de l’école est le cousin par alliance du maire. Cordero touche des primes déguisées via des associations culturelles financées par les Delgado. C’est tout un système de prédation institutionnelle qui pourrit cette ville. Mais cette fois, ils ont laissé des traces matérielles. »
Elle tourna la tête vers Miguel.
« Miguel, écoute-moi bien, grand. Tu te souviens du message que ta mère a reçu ce matin ? »
Le garçon hocha timidement la tête.