« Tu n’es pas seule », répliqua Céline en saisissant mon téléphone portable. Elle retira la carte SIM avec un trombone et l’éteignit immédiatement. « Ils peuvent localiser ce téléphone à n’importe quel moment. Dès cet instant, tu cesses d’exister pour le monde extérieur. Meyer va te perfuser un tocolytique léger pour stopper les contractions. Ensuite, nous allons contre-attaquer. Pas comme des victimes, Chloé. Comme des prédateurs. »
Pendant les trois semaines qui suivirent, je vécus recluse dans une maison de campagne isolée appartenant aux grands-parents de Céline, à l’orée d’une forêt dense, à plus de deux cents kilomètres de la ville. Les rideaux restaient tirés. Seul le crépitement du poêle à bois brisait le silence oppressant.
Céline n’avait pas chômé. Grâce à un détective privé sous mandat strict et à des contacts anonymes au sein du ministère de la Santé, les preuves commencèrent à s’accumuler en une pile de documents accablants.
Les dossiers confidentiels subtilisés dans le serveur parallèle du Dr Evans confirmèrent l’horreur dans ses détails les plus cyniques :
Le contrat numéro 1 : Une convention d’arrangement privé de 2,5 millions de dollars signée entre Harrison et Harper Vance. Harper refusait les vergetures, la distension musculaire et le risque de déformation corporelle inhérents à une gestation gémellaire ou multiple.
Le contrat numéro 2 : 3 millions de dollars versés par Madison et son époux stérile. Madison souffrait du syndrome d’Asherman sévère, incapable de mener une nidation à terme.
Le contrat numéro 3 : 5 millions de dollars promis par le vieux patriarche Delacroix pour récupérer un héritier posthume direct issu des ovules préservés de sa défunte fille unique Audrey, fécondés secrètement par le sperme d’Harrison avant le décès de cette dernière.
Harrison ne jouait pas seulement au démiurge : il monnayait mon ventre pour un total de plus de dix millions de dollars, liquidités dont sa société de courtage maritime, au bord de la faillite occulte, avait impérativement besoin pour éviter un krach spectaculaire. Mon utérus était tout simplement son plan de redressement financier.
Pour orchestrer la spoliation légale à la naissance, les dossiers contenaient une série d’avenants pré-remplis : des formulaires d’abandon volontaire d’autorité parentale pour « instabilité psychologique majeure de la mère biologique présumée », certifiés d’avance par un psychiatre véreux à la solde de la clinique.
« Il a prévu de te faire interner immédiatement après la césarienne », m’expliqua Céline un soir en dépliant les copies des ordonnances préétablies. « Ils prétendraient que la grossesse t’a plongée dans une psychose puerpérale délirante, te rendant dangereuse pour toi-même et incapable de t’occuper des nouveau-nés. Une fois enfermée sous sédatifs lourds, les familles seraient venues récupérer leurs ‘biens’ respectifs avec des certificats de naissance falsifiés à leurs noms. »
Une rage sourde, glaciale, pétrifia la dernière bribe de pitié qui subsistait dans mon cœur. Harrison m’appelait quotidiennement sur ma ligne coupée, laissant des messages vocaux angoissés que nous écoutions depuis une plateforme cryptée :« Chloé, mon amour, reviens… Je suis fou d’inquiétude. Où es-tu avec nos bébés ? La police te recherche. Reviens à la maison, tu as besoin de tes injections de repos… »
Il ne cherchait pas son épouse. Il cherchait son coffre-fort ambulant de dix millions de dollars.
« Nous devons attendre », trancha Céline. « Si nous frappons maintenant, ils utiliseront leur armée d’avocats pour étouffer l’affaire avant la naissance, acheter des juges et te forcer par injonction judiciaire à subir des examens sous leur tutelle. Nous devons attendre le terme ou le déclenchement. Le piège doit se refermer sur eux au moment exact où ils viendront réclamer leur butin. »
Le huitième mois de grossesse fut un calvaire physique de chaque instant. Porter trois fœtus qui grandissaient à un rythme effréné poussait mon corps à ses limites extrêmes. Mes chevilles étaient tellement enflées que la peau semblait prête à craquer. Mon dos me faisait souffrir comme si on y enfonçait des aiguilles d’acier, et chaque respiration exigeait un effort conscient tant mes organes internes étaient comprimés sous la masse abdominale.
Mais mon esprit n’avait jamais été aussi lucide.
Céline avait coordonné nos mouvements avec l’inspecteur-chef Miller de la brigade des fraudes et de la protection des personnes, un homme intègre dont la fille avait jadis été victime des pratiques occultes des cliniques de fertilité privées. Miller avait placé sous surveillance discrète la clinique New Horizons, les téléphones d’Harrison, ainsi que les intermédiaires des familles Vance, PharmaCore et Delacroix.
Puis, au milieu d’une nuit de tempête de neige, à la trente-cinquième semaine, la poche des eaux se rompit.
Une douleur fulgurante, sans commune mesure avec les fausses alertes précédentes, me cloua au sol de la chambre.
« C’est l’heure », dit Céline en jetant un manteau sur mes épaules tout en composant le numéro sécurisé de Miller. « L’unité spéciale de la maternité universitaire Saint-Jude est prévenue. Le Dr Meyer et l’équipe légale de l’hôpital public nous attendent sous escorte discrète. Harrison ne contrôle pas cet établissement. »
Le trajet sous la neige sembla durer une éternité. Chaque contraction me déchirait les reins, mais je serrais les dents jusqu’au sang pour ne pas crier. Tenez bon, mes petits. Tenez bon encore une heure. Nous y sommes presque.
Lorsque les portes des urgences obstétriques de Saint-Jude s’ouvrirent à la volée, une équipe médicale complète nous prit en charge. Le bloc opératoire était prêt pour une triple césarienne d’urgence.
Pendant que les anesthésistes préparaient la rachianesthésie, Céline se pencha sur moi, vêtue d’une blouse stérile.
« Miller vient d’intercepter un appel. La secrétaire du Dr Evans a reçu l’alerte informatique de l’enregistrement de ton dossier à Saint-Jude. Harrison, Evans, Harper Vance et les avocats des Delacroix sont déjà en route. Ils pensent que tu as été admise en détresse et qu’ils vont pouvoir exécuter leur protocole d’intimidation habituel avec leurs faux documents. »
Un masque à oxygène fut posé sur mon visage.
« Qu’ils viennent », soufflai-je à travers le plastique. « Qu’ils viennent tous. »