L’un des agents saisit brutalement Éléonore par le bras. Sans crier, sans perdre son sang-froid, la jeune femme fixa Armand droit dans les yeux. Un éclat presque glacial brillait dans son regard.

— Vous venez de commettre l’erreur de votre vie, Monsieur Desguerres. Retenez bien ce jour. Car très bientôt, c’est vous qui devrez me supplier pour franchir cette porte.

— C’est cela, ricana le directeur en essuyant ses doigts avec un mouchoir en soie blanche comme s’il venait d’effleurer la peste. Jetez-la sur le trottoir !

Poussée sans ménagement à travers la porte battante, Éléonore atterrit sous l’averse battante. Ses genoux heurtèrent le pavé froid. Le bruit métallique de la porte fermée à clé retentit derrière elle. Dans la vitrine, Armand la contemplait avec un rictus triomphant, ajustant sa cravate de soie avant de retourner faire la révérence devant ses clients émerveillés par tant de rigueur.

Éléonore se releva lentement. Elle nettoya la boue sur son trench d’un revers de main précis, remit l’écrin au fond de son sac, et sortit de sa poche un téléphone sécurisé à clapet, étrangement moderne et sophistiqué.

Elle composa un numéro direct.

— Maître Keller ? dit-elle d’une voix ferme, débarrassée de toute hésitation. C’est Éléonore. Le test est terminé. La gestion de Desguerres est encore plus pourrie et corrompue que les audits ne l’indiquaient. Validez l’opération Phénix. Rachetez les dernières parts du holding ce soir. Demain matin à neuf heures, je prends possession des lieux.

Le lendemain matin, le ciel de Paris s’était dégagé, baignant la Place Vendôme d’une lumière crue et froide d’automne.

À huit heures trente, Armand Desguerres franchit le seuil de la Maison Vaneau d’un pas d’empereur. La journée s’annonçait historique. Le vieil héritier Vaneau, ruiné par des investissements hasardeux à l’étranger et sans descendance directe, avait été contraint de céder la majorité des parts du groupe à un consortium d’investissement étranger. Armand savait que le rachat devait être ratifié la veille au soir. Il avait passé les six derniers mois à flatter les intermédiaires, à manipuler les comptes de stock pour masquer des détournements mineurs, et à préparer un dossier accablant contre ses subordonnés pour s’assurer d’être maintenu à son poste de directeur général avec une augmentation substantielle de capital.

Dans le salon d’honneur, les six employés de la boutique — vendeurs d’élite, gemmologue en second, archiviste et chefs de sécurité — se tenaient alignés au garde-à-vous, l’air tendu et anxieux.

— Messieurs, dames, lança Armand en retirant ses gants en cuir d’agneau, aujourd’hui commence une nouvelle ère. Le mystérieux fonds d’investissement « Valoria Capital » a scellé le rachat hier à minuit. Le représentant du conseil d’administration sera ici dans quelques minutes. Je veux un alignement parfait, des sourires impeccables et une déférence absolue. Les têtes vont tomber pour ceux qui ne seront pas à la hauteur de mes exigences.

— Monsieur Desguerres, murmura Sophie, la jeune archiviste, le regard inquiet, on m’a dit que le nouveau propriétaire venait en personne pour auditer les pièces maîtresses du coffre-fort.

— Qu’il vienne ! ricana Armand avec assurance. Je dirige cette maison depuis quinze ans. Personne ne connaît les rouages de la haute joaillerie mieux que moi. Ces financiers de Wall Street ou de Genève ne savent que lire des feuilles Excel. Il suffira de leur jeter un peu d’éclat aux yeux et ils me mangeront dans la main.

À huit heures cinquante-cinq, une berline noire aux vitres teintées, escortée par deux motards de la préfecture, remonta la place et s’immobilisa avec une fluidité majestueuse devant la façade de la boutique. Le chauffeur en livrée jaillit aussitôt pour ouvrir la portière arrière.

Armand lissa précipitamment le col de sa veste, composa son plus éclatant sourire d’apparat et ordonna d’un claquement de doigts :

— Ouvrez les portes ! Vite !

Deux hommes en costume d’affaires sombre sortirent en premier. L’un d’eux n’était autre que Maître Keller, le plus redouté avocat d’affaires du Barreau de Paris, célèbre pour ses liquidations impitoyables et ses acquisitions agressives. Puis, une jambe fine gainée de soie noire apparut, chaussée d’un escarpin Louboutin au rouge flamboyant.

Une femme descendit du véhicule.

Elle portait un tailleur-pantalon en crêpe de laine blanc immaculé, signé d’une coupe d’une rigueur architecturale stupéfiante. Un manteau en cachemire noir flottait sur ses épaules. Ses cheveux châtains étaient coiffés en un chignon sculptural qui dégageait un port de reine. Sur le revers immaculé de sa veste étincelait un unique bijou : l’« Aile d’Icare », dont les émeraudes semblaient vibrer sous les reflets matinaux.

Armand Desguerres sentit son cœur s’arrêter net dans sa poitrine. Le sang déserta son visage à une vitesse terrifiante, le laissant cireux comme un cadavre. Sa mâchoire se décrocha presque.

— Ce… ce n’est pas possible… bégaya-t-il, un frisson glacial lui dévalant l’échine.

Éléonore s’avança d’un pas assuré. Le cliquetis de ses talons résonnait sur le marbre du perron avec la précision impitoyable d’un compte à rebours. Gilles et Éric, les deux vigiles de la veille, blêmirent instantanément en la reconnaissant et baissèrent la tête, tétanisés par l’effroi.

Elle entra dans la boutique. L’atmosphère se figea. Les employés retinrent leur souffle, fascinés par l’aura magnétique de la jeune femme.

Armand s’avança en trébuchant à moitié sur le tapis persan, perdant toute contenance. Des perles de sueur froide commençaient à perler sur son front dégarni.

— Vous… Vous ? Qu’est-ce que cela signifie ? Comment osez-vous revenir ici après… après votre forfait d’hier ? Maître Keller, que fait cette… cette vagabonde avec vous ? C’est une voleuse ! Elle a subtilisé ce bijou !

Maître Keller jeta à Armand un regard chargé d’un mépris infini et déplia un épais dossier relié de cuir bleu.

— Monsieur Desguerres, taisez-vous, ordonna l’avocat d’une voix de stentor. Permettez-moi de vous présenter Mademoiselle Éléonore Laurent-Vaneau. Fondatrice et actionnaire majoritaire du groupe Valoria Capital, petite-fille et unique légataire universelle de Gabriel Vaneau et de Marthe Laurent. Elle détient depuis hier soir vingt-trois heures précises quatre-vingt-douze pour cent des actifs de la Maison Vaneau. En d’autres termes, elle est votre unique patronne et propriétaire absolue de chaque millimètre carré de cet immeuble, ainsi que de votre avenir professionnel.