Maître Cassel ne fit pas un pas vers la porte. Son regard s’était immédiatement posé sur le garçonnet dans les graviers. L’homme de loi s’approcha lentement de Léo. Il observa le visage de l’enfant, la forme très particulière de ses sourcils droits, son menton volontaire et, surtout, ses yeux couleur noisette avec cette tache ambrée à l’iris gauche.

Le notaire s’agenouilla sans la moindre hésitation, laissant le bas de son pantalon immaculé toucher la boue du parc.

« Relève-toi, mon petit, » dit-il d’une voix sourde, presque brisée par l’émotion. « Comment t’appelles-tu ? »

« Léo… Léo Mercier, monsieur, » balbutia le garçon en essuyant ses joues souillées du revers de sa manche mouillée. « Je suis venu voir mon grand-père… mais la dame a dit que je n’étais qu’un mendiant. »

Julien de Beauvau s’approcha, agacé. « Voyons, Jérôme, ne perdez pas votre temps avec ce gamin des rues. Nous devons lire les dernières volontés de mon oncle. Les créanciers appellent toutes les heures et la succession doit être réglée ce soir. Laissez le gardien le reconduire au portail. »

Maître Cassel se releva d’un bloc, son visage ordinairement impassible devenu plus dur que le marbre du perron. Il jeta un regard foudroyant à Julien, puis à Béatrice, qui commençait à perdre son assurance feinte sous ce silence pesant.

« Cet enfant, » dit lentement le notaire en désignant Léo, « porte le nom de sa mère, Sarah Mercier. Mais son grand-père ne s’appelait pas seulement Alexandre. Il s’appelait Alexandre de Beauvau. »

Un coup de tonnerre déchira le ciel, illuminant d’un éclair blanc le perron.

Béatrice ouvrit la bouche, suffoquée, mais aucun son n’en sortit. Julien devint blême comme un linge.

« C’est impossible, » bredouilla Julien, la voix étranglée. « Sarah… Sarah a rompu les ponts il y a des années. Elle a disparu sans laisser d’adresse ! Mon oncle n’avait plus d’enfants vivants ! Vous nous aviez dit qu’il n’y avait aucun héritier en ligne directe ! »

« J’ai dit que la succession était bloquée jusqu’à l’exécution d’une clause suspensive, » répliqua Maître Cassel avec une précision chirurgicale. Il prit doucement Léo par la main et ramassa lui-même la petite valise éventrée et les vêtements souillés, refusant avec fermeté l’aide que le chauffeur lui proposait. « Alexandre n’a jamais cessé de chercher sa fille. Lorsqu’il l’a enfin retrouvée, elle était déjà emportée par la maladie, mais elle laissait un fils. Un fils qu’Alexandre a protégé des intrigues de cour de votre entourage en le gardant à l’écart jusqu’au jour de sa propre mort. »

Le notaire se tourna vers Béatrice, dont la main tremblante cherchait machinalement à réajuster son collier de perles.

« Vous venez de jeter dans la boue le propriétaire légitime de cette maison, madame. Et croyez-moi sur parole : la suite des événements ne sera pas à votre avantage. Tout le monde à l’intérieur. Immédiatement. »

Le grand salon de la villa Beauvau était un sanctuaire de boiseries dorées, de tableaux de maîtres et de lustres en cristal de Baccarat. Un feu de cheminée crépitait dans l’âtre colossal en pierre sculptée, jetant des reflets ambrés sur les fauteuils en velours grenat.

Léo s’assit timidement sur le bord d’une méridienne en brocart, le dos droit, n’osant pas s’adosser de peur de tacher le tissu soyeux avec son pull encore humide. Une gouvernante âgée, les yeux rougis par le deuil, lui avait apporté une tasse de chocolat chaud fumant et une épaisse couverture de laine d’alpaga qu’elle avait délicatement posée sur ses frêles épaules. Léo serrait la tasse entre ses mains glacées, respirant la douce odeur sucrée, mais ses yeux restaient vigilants, scrutant chaque recoin de cette immense pièce qui lui semblait irréelle.

Debout près de la haute cheminée, Béatrice et Julien formaient un tableau pathétique. Julien s’était versé un verre de cognac qu’il buvait par à-coups nerveux, les mains tremblantes au point de faire cliqueter le cristal contre ses dents. Béatrice, quant à elle, était méconnaissable. Le vernis hautain et dominateur avait volé en éclats pour laisser place à une terreur sourde et insidieuse. Elle fixait Léo non plus avec dégoût, mais avec la panique d’une souveraine déchue découvrant son bourreau.

Maître Cassel s’installa derrière le lourd bureau en acajou qui trônait au fond de la pièce. Il ouvrit sa mallette avec un déclic métallique qui résonna dans le salon comme une sentence de mort. Il en sortit une chemise cartonnée noire, ornée du ruban rouge officiel des testaments olographes déposés au rang des minutes notariales.

« Nous sommes réunis ce soir, » commença le notaire d’une voix solennelle et puissante qui imposait le respect le plus absolu, « pour l’ouverture et la lecture des dernières volontés et dispositions testamentaires de Monsieur Alexandre François de Beauvau, marquis de Val-d’Or, officier de la Légion d’honneur, décédé le vingt-deux octobre dernier. »

Béatrice s’avança d’un pas, les mains jointes contre sa poitrine dans une supplique grotesque. « Jérôme… Maître Cassel… vous savez dans quelle situation financière Julien se trouve. Mon oncle nous avait juré que nous ne serions pas oubliés. Nous avons entretenu cette villa ! Nous avons géré ses réceptions, nous avons supporté son isolement pendant des mois ! Un enfant de dix ans ne peut pas diriger un consortium international ! C’est absurde, une folie de vieillard sénile ! »

Le regard que Maître Cassel lui lança à travers ses verres épais fut si cinglant qu’elle se tut aussitôt.

« Alexandre de Beauvau jouissait de la plénitude absolue de ses facultés intellectuelles jusqu’à son dernier souffle, madame. Deux professeurs de médecine légale ont contresigné l’acte de capacité annexé au testament. Si vous tentez une contestation pour insanité d’esprit, la fondation privée s’assurera de bloquer tous vos comptes jusqu’à la fin de vos jours. Gardez le silence et écoutez. »

Le notaire brisa le cachet de cire, déplia les feuillets de parchemin épais et commença la lecture d’une voix claire :

« Moi, Alexandre de Beauvau, sain de corps et d’esprit au moment où j’écris ces lignes, dicte ici ma volonté suprême et irrévocable.