Julien regarda autour de lui comme une bête traquée. La décharge était encerclée par le vide, la boue et l’obscurité. Sa façade de mari élégant, son assurance, son mépris—tout s’était effondré. Il n’était plus qu’un rat pris au piège.
— Vous n’avez rien ! S’écria Julien, tentant désespérément de bluffer. Rien ! Une amnésique sortie d’un asile et un flic déchu ! Aucun juge ne retiendra vos élucubrations ! Il n’y a aucune preuve matérielle ! Le délai de prescription pour le rapt…
— La prescription pour tentative de meurtre avec préméditation et séquestration aggravée est de vingt ans, le coupa Vaneck avec calme. Et pour ce qui est des preuves…
Sarah levai la clé USB qu’elle tenait entre ses doigts.
— Les registres de la clinique espagnole ont été saisis la semaine dernière par Europol, dit-elle. Les virements bancaires mensuels signés de la main de ton père y figurent en totalité. Mais ce n’est pas tout. Ce soir, à cette heure exacte, ton père est en train d’être arrêté à son domicile. Et la police ne tardera pas à arriver ici.
— Tu mentes ! Hurla Julien.
— Écoute, Julien, fit Sarah en levant la tête.
Au loin, couvrant le bruit de la tempête, un sifflement familier et terrifiant commençait à déchirer la nuit. Des sirènes. Plusieurs véhicules de police approchaient à grande vitesse par la départementale.
C’est à cet instant précis que la folie prit définitivement le dessus chez Julien.
Voyant sa vie entière glisser dans l’abîme, il n’eut plus aucun réflexe humain. Dans un élan d’agressivité sauvage, il se jeta non pas sur Vaneck, mais sur Claire. Il l’attrapa violemment par le cou, l’utilisant comme bouclier humain, et tira un couteau de chasse de sa veste — celui qu’il gardait toujours dans sa boîte à gants.
— Reculez ! Hurla Julien, la lame appuyée sous la gorge de Claire. Reculez ou je lui tranche la gorge ! Vaneck, pose ce flingue ! Pose-le tout de suite !
Claire poussa un cri de terreur, étranglée par le bras puissant de son mari. La lame froide lui entamait légèrement la peau du cou. Elle voyait la démence pure dans les yeux de l’homme avec qui elle avait partagé son lit pendant six ans.
— Julien, lâche-la ! Cria Sarah, son calme s’évanouissant pour la première fois. C’est moi que tu veux ! C’est avec moi que tu as un problème !
— Ferme-la ! Craqua Julien, le visage déformé par des tics nerveux. C’est vous qui avez tout gâché ! J’avais tout réussi ! J’étais à un mois de récupérer la présidence du groupe ! Vous ne me prendrez rien !
Vaneck gardait son arme braquée, mais la position de Claire l’empêchait de tirer sans risquer de toucher l’innocente.
— Julien, pose ce couteau. Tu aggraves ton cas. Il n’y a pas d’issue.
— Il y a toujours une issue ! S’égosilla Julien.
Soudain, Claire cessa de lutter. Au milieu de la panique, une clarté glaciale envahit son esprit. Elle se rappela les six années d’emprise, de mensonges, de manipulation psychologique où il l’avait fait douter de sa propre santé mentale. Elle se rappela l’alliance qu’elle venait de jeter dans la benne à ordures quelques minutes plus tôt. Elle n’était plus sa victime.
D’un mouvement sec et désespéré, Claire enfonça son talon aiguille de toutes ses forces sur le pied de Julien, tout en donnant un violent coup de coude arrière dans ses côtes.
Julien hurla de douleur et perdit l’équilibre dans la boue glissante. La lame dérapa, égratignant à peine le cou de Claire. Profitant de ce court répit, Claire se laissa tomber en avant, s’étalant dans la terre trempée mais s’éloignant de son agresseur.
— Salope ! Cracha Julien en se redressant pour bondir sur elle.
Mais il n’eut pas le temps d’atteindre Claire.
Sarah s’était lancée en avant. Sans aucune hésitation, avec une force puisée dans dix ans de souffrance et d’isolement, elle percuta Julien de plein fouet. Les deux corps basculèrent par-dessus le rebord bas de l’immense benne à ordures métallique — celle-là même où Claire avait jeté l’alliance.
Un fracas épouvantable retentit. Des débris de verre, du bois pourri et des morceaux de tôle s’entrechoquèrent dans un chaos assourdissant.
— Sarah ! Hurla Vaneck en se précipitant vers la benne, arme au poing.
Claire se releva péniblement, couverte de boue, le souffle court, et rampa vers la structure métallique.
À l’intérieur de la benne, sous la lumière crue des phares, le spectacle était saisissant. Julien était étendu sur le dos, immobilisé par un morceau de fer à béton rouillé qui avait traversé le fond pourri de la benne et lui transperçait la cuisse. Il hurlait de douleur, incapable de bouger, le visage maculé de saleté et de sang.
Debout au-dessus de lui, intacte comme par miracle, Sarah le regardait. Sa robe de mariée était désormais couverte de taches noires et de déchirures, mais son visage exprimait une sérénité absolue.
Dans sa main, elle tenait la petite alliance en or que Claire avait jetée plus tôt, retrouvée par hasard dans les débris.
Sarah se pencha lentement vers Julien, qui gémissait et suppliait, la terreur nettoyant toute son arrogance.
— Ne me tue pas… Sarah… pitié… je t’en supplie… Je t’aimais…
Sarah déposa doucement la bague en or sur la poitrine sanglante de Julien.
— Tu n’as jamais aimé personne, Julien. Tu aimais seulement l’ombre que tu projetais sur les autres. Garde ta bague. Elle appartient aux poubelles. Tout comme toi.
Les gyrophares bleus des voitures de police illuminèrent soudain la nuit, balayant les montagnes de déchets de leurs lueurs intermittentes. Les portières claquèrent, des ordres furent criés dans des haut-parleurs, et une dizaine de policiers armés fondirent sur la zone, escortés par des ambulances.
Vaneck rangea son arme, leva les mains pour se faire identifier auprès de ses anciens collègues et leur fit signe d’approcher pour prendre en charge le blessé et boucler le périmètre.
ÉPILOGUE : UN NOUVEAU JOUR
Six mois plus tard.