« Pas un mot de plus, monsieur Keller ! » tonna une voix puissante dans la foule. C’était l’adjoint au maire, présent parmi les spectateurs, flanqué de deux agents de police municipale. « Le règlement affiché stipule qu’aucun apport extérieur d’outils lourds n’est permis. Sa propre ceinture fait partie de ses vêtements. Laissez-la finir ! »

La foule explosa en acclamations frénétiques. Le mépris initial s’était mué en une ferveur électrique. Les gens scandaient désormais son nom sans même le connaître : « Allez ! Tenez bon ! »

Mais l’épreuve n’était pas terminée.

L’eau s’écoulait, certes, mais le coffre d’un million d’euros reposait sur un plateau fixé à une colonne centrale qui ne descendait pas avec le niveau du liquide. Pire encore : à mesure que le niveau de l’eau baissait, le flotteur inversé situé au sommet du système menaçait de relâcher un contrepoids de sécurité conçu pour verrouiller définitivement l’accès au coffre si la vanne était vidée en moins de deux minutes. C’était la dernière vilenie du créateur du piège.

Éléonore le vit. Elle aperçut la chaîne supérieure qui se tendait dangereusement sous l’effet du flotteur qui descendait. Si cette chaîne se tendait à l’extrême, une guillotine d’acier scellerait le coffre pour de bon.

Ses muscles brûlaient. Malgré son astuce, son vieux corps payait le tribut de l’effort. Sa respiration était devenue un râle rauque et douloureux. Une goutte de sueur glacée glissait sur son front ridé, piquant ses yeux. Ses doigts, crispés sur le cuir de la sangle, commençaient à perdre leur sensibilité sous l’effet de l’engourdissement.

« Il vous reste quarante secondes ! » hurla un spectateur à l’avant, le regard fixé sur le chronomètre géant qui égrainait les secondes sur un écran latéral.

Marcus serrait les poings, le visage livide, voyant son coup publicitaire tourner à la débâcle financière absolue.

Éléonore ne pouvait pas maintenir la sangle et atteindre en même temps le sommet du cylindre pour désamorcer la chaîne de sécurité. C’était physiquement impossible pour une seule personne de sa taille. La foule comprit le drame qui se nouait : l’ingéniosité de la vieille femme allait se briser sur l’ultime verrou du montage.

Elle jeta un regard vers le bas de l’estrade, là où reposait sa canne en bois de frêne. Trop loin.

Puis son regard croisa celui d’Antoine, le bûcheron vosgien au bras en écharpe qui se tenait au premier rang, le visage tordu par l’injustice de la situation.

Elle ne parla pas. Elle leva simplement son menton vers la chaîne supérieure, puis planta ses yeux dans ceux du géant blessé.

Antoine comprit instantanément. Sans hésiter une fraction de seconde, faisant fi des avertissements du promoteur, le colosse bondit sur l’estrade. D’un seul bras, de son bras gauche encore valide, il ne toucha ni au levier ni à l’argent. Il s’agrippa au montant de soutien extérieur de l’estrade, se hissa au sommet de la structure et, d’une poussée herculéenne de son épaule intacte, bloqua net la roue crantée qui retenait la chaîne du flotteur !

« Interférence ! » hurla Marcus dans son micro crachotant. « Disqualification immédiate ! Vous avez triché ! »

Mais la voix du promoteur fut immédiatement noyée sous les huées assourdissantes de la foule en furie qui s’avançait vers l’estrade, menaçante. L’officier de police s’interposa entre Marcus et la vieille dame, pointant un doigt sévère sur le torse du jeune homme arrogant :

« Le colosse n’a pas touché au mécanisme d’extraction, Keller. Il a neutralisé un dispositif non déclaré qui mettait en danger l’intégrité de la structure ! Votre défi est encadré par un arrêté municipal de sécurité publique. Vos vices cachés violent votre propre engagement légal. Laissez cette femme terminer, ou je vous fais enfermer immédiatement pour escroquerie aggravée ! »

Pendant cet échange électrique, Éléonore ne s’était pas arrêtée une seconde.

La cuve était enfin vide d’eau. La pression était nulle.

D’un ultime mouvement sec, libérant la sangle d’un coup de poignet maîtrisé, Éléonore poussa le levier dans sa butée finale.

Un déclic magistral, semblable au verrou d’un coffre de banque médiéval, fit trembler le plancher de l’estrade. La paroi frontale en verre blindé coulissa vers le bas dans une gorge dissimulée, libérant l’accès au socle d’acier poli. Le coffre contenant le million d’euros reposait là, sans défense, libre de toute entrave.

Le chronomètre s’arrêta net.

Quatre minutes et quarante-sept secondes.

Un silence de cathédrale s’abattit brusquement sur la place de Saint-Martin. Les gens semblaient pétrifiés par l’ampleur de ce qu’ils venaient de contempler. Puis, une clameur gigantesque, assourdissante, balaya la ville, faisant s’envoler les pigeons des clochers environnants. Des inconnus s’étreignaient, des larmes de joie coulaient sur les joues d’anciens ouvriers de la région qui reconnaissaient dans ce geste la revanche silencieuse de l’artisanat et du savoir-faire sur la morgue de l’argent facile.

Éléonore se redressa lentement. Elle remit en place son gilet de laine avec une dignité souveraine. Ses mains tremblaient légèrement d’épuisement, mais son maintien restait impérial.

Elle s’approcha du coffre ouvert, prit une liasse de billets de cent euros, la soupesa une demi-seconde dans sa paume, puis la reposa délicatement à sa place.

Marcus Keller s’était écroulé sur un tabouret de régie, le regard hagard, réalisant l’ampleur du désastre financier et médiatique. Ses caméras continuaient de tourner, retransmettant en direct à des centaines de milliers de spectateurs sur internet la leçon magistrale qu’il venait d’encaisser.

Il balbutia, la voix brisée : « C’est… c’est à vous. Tout est à vous. Comment… comment avez-vous pu savoir pour le clapet ? Qui êtes-vous bon sang ? »

Éléonore s’avança vers lui d’un pas tranquille. Elle ramassa son manteau vert bouteille, l’enfila sans se presser, puis reprit sa canne de frêne que quelqu’un lui avait respectueusement rapportée sur l’estrade.

Elle se pencha légèrement vers l’arrogant jeune homme brisé et lui parla d’une voix douce, mais tranchante comme une lame d’acier trempé :