Mon monde vacilla une fois de plus. Hélène m’avait-elle caché des secrets ? Elle qui était l’honnêteté incarnée ? « De quoi parlez-vous ? Hélène m’aimait. Nous étions heureux ! »
« Elle vous aimait plus que tout au monde, Thomas », rectifia immédiatement Julien en faisant un pas vers moi. « Et c’est précisément cet amour qui l’a tuée. »
Il tira de sa veste une enveloppe en cuir marron, manifestement détériorée par le temps, et la posa sur une petite table d’architecte couverte de poussière.
« Laissez-moi vous raconter ce qui s’est réellement passé il y a douze ans », commença Julien, les yeux ancrés dans les miens. « À cette époque, votre fils Michael avait vingt-cinq ans. Il venait d’épouser Sarah. Mais Michael avait un vice sombre que vous ignoriez totalement : le jeu. Il accumulait des dettes d’argent colossales auprès de créanciers peu recommandables. Il était aux abois, au bord de la faillite et menacé physiquement. »
Je sentis mes genoux me dérober. Je dus m’appuyer contre un chevalet pour ne pas tomber. « Non… Michael m’avait dit qu’il avait besoin d’argent pour lancer son entreprise de logistique. C’est pour ça que j’ai vendu ma voiture, c’est pour ça que j’ai pris des cours du soir et travaillé jour et nuit ! »
« C’était un mensonge », asséna Julien sans détours. « L’argent que vous lui avez donné n’a fait que éponger la surface de ses dettes. Désespéré, Michael a découvert qu’Hélène avait souscrit, plusieurs années auparavant, une assurance-vie particulièrement avantageuse dont il était le bénéficiaire secondaire après vous. Mais il savait que s’il attendait votre décès naturel, les usuriers l’auraient tué dix fois avant. »
Une sueur froide coulait le long de ma colonne vertébrale. La vérité prenait une tournure monstrueuse, bien pire que tout ce que mon esprit aurait pu imaginer. « Que voulez-vous dire par là ? »
« Sarah et Michael ont élaboré un plan », continua Julien d’une voix devenue aussi froide que la pierre. « Sarah travaille depuis toujours dans un cabinet d’assurances. Elle connaissait les failles des contrats. Ils ont commencé à administrer à Hélène de petites doses d’un puissant sédatif dans ses tisanes du soir. Hélène souffrait de somnolences inexpliquées, de pertes de mémoire. Vous vous en souvenez ? »
Un flash de mémoire me traversa l’esprit. Mon Dieu. En effet, durant les derniers mois de sa vie, Hélène se plaignait souvent de vertiges. Je lui disais de se reposer, persuadé qu’il s’agissait de fatigue accumulée…
« Hélène n’était pas dupe », reprit l’avocat. « Elle a fini par avoir des soupçons. Un soir, elle a fouillé dans les papiers du bureau de Michael et a découvert des relevés bancaires masqués ainsi qu’une fiole de médicaments sur ordonnance falsifiée au nom de Sarah. Comprenant la terrible réalité — que son propre fils tentait de l’empoisonner à petit feu pour toucher l’assurance —, elle est venue me trouver en secret. »
Julien tapota l’enveloppe en cuir sur la table. « Elle a rédigé un testament olographe d’une précision chirurgicale. Elle y révoquait Michael de toute succession, vous léguant la totalité de ses biens en usufruit et confiant l’exécuteur testamentaire à mon cabinet. Elle a également consigné dans un journal intime les preuves des achats de substances faits par Sarah, ainsi que des enregistrements de conversations où son fils la menaçait à demi-mot. »
« Alors… l’accident ? » balbutiai-je, les larmes aveuglant désormais ma vue.
« La nuit de sa mort, Hélène avait décidé de confronter Michael chez eux », dit Julien avec une tristesse infinie. « Elle voulait lui donner une chance de se dénoncer, de se faire soigner. Mais une dispute violente a éclaté. Sarah a paniqué. Elles en sont venues aux mains. Hélène est tombée dans l’escalier et s’est grièvement frappée la tête. Elle n’était pas morte, mais inconsciente. Au lieu d’appeler les secours, Michael et Sarah l’ont installée sur le siège conducteur de sa propre voiture, ont bloqué l’accélérateur et ont précipité le véhicule dans le ravin de la corniche pour faire croire à un accident de la route dû à la fatigue. »
Le silence retomba sur l’atelier, brisé seulement par le bruit de mes sanglots étouffés. La douleur qui m’envahissait n’avait rien de comparable à ce que j’avais ressenti le soir même lorsque Michael avait retiré ma chaise. C’était une déchirure totale, un effondrement de toute mon existence. L’enfant que j’avais nourri, bercé, protégé au prix de ma propre santé… s’était transformé en un monstre capable de tuer sa propre mère pour de l’argent.
« Pourquoi… pourquoi venez-vous seulement aujourd’hui ? » demandai-je en redressant la tête, lavé par une colère soudaine. « Pourquoi m’avoir laissé vivre dans le mensonge pendant douze ans ?! »
Julien baissa les yeux, empreint d’un profond remords. « Parce qu’Hélène m’avait fait promettre de ne sortir ces preuves que le jour où Michael s’en prendrait à vous. Elle savait pertinemment de quoi son fils était capable. Elle avait laissé une clause dans son testament : si Michael continuait à prendre soin de vous, à vous honorer en tant que père, l’enveloppe devait rester scellée et les soupçons enterrés avec elle, pour vous épargner cette effroyable douleur. Mais si un jour il vous trahissait, vous abandonnait ou tentait de vous dépouiller de la maison, je devais intervenir. »
L’avocat me fixa passionnément. « J’ai surveillé votre famille de loin pendant des années, Thomas. J’ai vu comment Michael et Sarah vous ont progressivement isolé après avoir pompé jusqu’au dernier centime de vos économies pour payer cette maison où ils vivent. Et cette semaine, mon détective m’a appris qu’ils s’apprêtaient à vous faire signer une procuration générale pour vous placer de force dans une maison de retraite à bas coût et vendre le dernier bien qui vous reste. Le coup de la chaise ce soir n’était que le préambule de votre expulsion définitive. Ils considéraient que vous n’étiez plus d’aucune utilité. »