Ses paroles me percutèrent de plein fouet. Son traitement.
« Quel traitement ? » demandai-je, mon cœur battant la chamade. « Qu’est-ce qu’elle a ? »
« Ça ne te concerne pas ! » cria-t-elle, rompant enfin son calme stoïque alors que de grosses larmes roulaient sur ses joues creusées par la fatigue. « Tu as abandonné ton rôle avant même qu’elle n’existe ! Quand je t’ai appelé, le mois qui a suivi cette nuit-là… Quand j’ai compris que j’étais enceinte… Tu as fait répondre ton assistante ! Elle m’a dit que monsieur Mercer était en conférence à Tokyo et qu’il ne souhaitait plus avoir de contact personnel avec son ex-épouse ! Elle m’a renvoyé vers ton cabinet juridique ! »
Une décharge d’adrénaline glacée me figea sur place. « Quoi ? »
« Ne joue pas les innocents ! Tu savais très bien ! Tu as préféré m’ignorer pour ne pas compliquer ton image publique avant l’introduction en bourse de ta société ! »
« Je n’ai jamais reçu cet appel, Elizabeth », dis-je, la voix étranglée par une incompréhension totale. « Je te le jure sur la tombe de mon père. Je n’ai jamais su. Veronica… Veronica ne m’a jamais transmis aucun message de toi. Elle m’avait dit que tu avais quitté l’Illinois sans laisser d’adresse. »
Elizabeth me scruta, cherchant le mensonge dans mes yeux avec une intensité désespérée. Mais ce qu’elle y trouva ne fut que l’effarement sincère d’un homme qui réalisait l’ampleur d’une machination dont il ignorait tout. Veronica Hayes, mon ancienne directrice de cabinet, n’avait pas seulement géré mes affaires : elle avait toujours convoité ma place, mon lit et mon patrimoine, voyant en Elizabeth l’ultime vestige d’une humanité qu’elle s’était évertuée à extirper de moi pour faire fructifier mes profits.
Le bébé poussa un gémissement rauque, une quinte de toux sifflante qui fit aussitôt pâlir Elizabeth. La querelle cessa net. Elle se pencha sur l’enfant, posant sa paume contre son front minuscule avec une angoisse palpable.
« Elle recommence à chauffer », murmura-t-elle, oubliant ma présence, paniquée. « Non, non, Clara… pas maintenant… »
« Clara ? » répétai-je doucement. « Elle s’appelle Clara ? »
Comme ma grand-mère. La seule femme de ma famille qui avait accueilli Elizabeth à bras ouverts lorsque je l’avais présentée, pauvre étudiante en architecture, à un clan bourgeois qui ne jurait que par le sang et le statut social.
Elizabeth ne répondit pas, se contentant de bercer frénétiquement la petite fille dont la respiration devenait anormalement courte et saccadée. « Son nébuliseur est chez moi. Il faut que je rentre. Tout de suite. »
« Tu ne prends pas le bus dans cet état », déclarai-je sans appel, en ôtant mon manteau en cachemire pour envelopper délicatement la silhouette frêle de la mère et de l’enfant. « Ma voiture est devant. Je vous emmène. Et ne discute pas, Elizabeth. Pense à elle. Pas à ta haine pour moi. »
Elle hésita. Durant cinq longues secondes, son orgueil lutta violemment contre son instinct maternel. Mais en sentant la chaleur fiévreuse contre sa poitrine, elle capitula et hocha la tête, brisée.
Nous sortîmes par la porte de service. Le vent glacial venu du lac Michigan s’engouffrait dans la ruelle avec une férocité mordante. Mon chauffeur, Marcus, qui m’attendait au coin de l’avenue au volant de la berline noire, écarquilla les yeux en me voyant apparaître, mon costume impeccable froissé, escortant une femme en pleurs et un bébé blotti sous mon manteau. Sans poser une question, il ouvrit la portière arrière et mit le chauffage au maximum dès que nous fûmes installés.
« Où allons-nous, madame ? » demanda Marcus dans le rétroviseur.
Elizabeth donna une adresse dans le quartier de Pilsen, une zone ouvrière décrépite, bien loin des appartements cossus de Gold Coast où nous avions jadis vécu ensemble. Durant tout le trajet, le silence à l’arrière était lourd, seulement troublé par la respiration pénible de Clara et les murmures d’Elizabeth qui lui caressait les joues pour tenter de l’apaiser.
Je ne pouvais détacher mon regard de l’enfant. À mesure que les lampadaires de la ville projetaient leurs lueurs mouvantes à travers les vitres teintées, je distinguais les traits fins de son visage. Elle était le portrait craché de ma propre enfance, avec cette nuance d’or dans les yeux qui appartenait sans conteste à Elizabeth. C’était ma fille. Le fruit de notre ultime étreinte désespérée. Une enfant née dans le secret, dans le dénuement, pendant que je comptais mes dividendes au sommet d’une tour d’ivoire.
Nous arrivâmes devant un vieil immeuble en briques rouges, dont la façade lépreuse portait les stigmates d’années d’abandon. L’escalier de secours en fer forgé grinçait sous les assauts du vent.
« Reste ici », me dit Elizabeth en ouvrant la portière.
« Il n’en est pas question », répondis-je en descendant du véhicule.
Elle n’eut pas la force de se battre. Nous montâmes quatre étages d’une cage d’escalier sombre qui sentait le chou bouilli et l’humidité. Quand elle ouvrit la porte de son appartement, le spectacle me serra la gorge au point de m’étouffer.
Le logement ne comptait qu’une seule pièce. Un lit d’appoint coincé contre un mur au papier peint décollé, une table en formica avec deux chaises dépareillées, et, dans un coin baigné par la lueur blafarde d’une lampe de chevet bon marché, un berceau en bois brut, entouré de boîtes de médicaments, de seringues de dosage et d’un appareil respiratoire compact.
Elizabeth posa Clara sur le matelas du berceau avec des gestes d’une infinie tendresse, puis mit immédiatement en marche le compresseur du nébuliseur. Une fine brume médicamenteuse commença à s’échapper du masque qu’elle appliqua sur le nez de la petite. Clara pleura au début, se débattant faiblement, avant que la vapeur apaisante ne permette à ses poumons de se détendre. Peu à peu, sa respiration redevint régulière. Ses yeux lourds de sommeil et de fièvre finirent par se fermer, sa petite main relâchant le tissu de la couverture.