« Julien et Vanessa ne sont pas des parents dépassés, Margaret. Ils font partie d’un réseau de diffusion en direct sur le Dark Web. Des gens paient des sommes astronomiques pour regarder des scènes de maltraitance psychologique et physique sur des enfants sans défense. La caméra dans la chambre de Noah… elle tourne 24 heures sur 24. Et ce soir, vous êtes intervenue en direct devant des milliers de spectateurs criminels. »
Un haut-le-cœur manqua d’étouffer Margaret. La nausée la submergea. L’horreur dépassait tout ce qu’elle aurait pu imaginer dans ses pires cauchemars. Monétiser la souffrance de son propre enfant.
« Mon Dieu… » hoqueta-t-elle. « Et Clara ? Qu’est-ce qui est arrivé à Clara ? »
Il y eut un long silence à l’autre bout du fil, troublé seulement par le grésillement de la ligne.
« Clara a découvert ce que Julien faisait. Elle voulait s’enfuir avec le bébé avant même qu’il ne naisse. Elle n’est pas tombée toute seule dans cet escalier, Margaret. Julien l’a poussée. Et Vanessa l’a aidé à maquiller le crime. Si vous allez à la police sans preuves irréfutables, ils diront que vous êtes une grand-mère sénile et violente qui a enlevé son petit-fils. Julien a déjà préparé cette version. Il a nettoyé la chambre et va porter plainte pour kidnapping. »
« Que dois-je faire ? » s’écria Margaret, les larmes coulant enfin librement sur ses joues flétries.
« Les preuves ne sont pas chez eux. Elles sont stockées sur un serveur physique, un disque dur sécurisé caché dans le vieux chalet de chasse de la famille de Vanessa, à l’étage du moulin de Saint-Cyr. Si vous récupérez ce disque dur, vous détruirez leur réseau et vous prouverez le meurtre de Clara. Mais faites vite. Julien et Vanessa sont déjà en route pour tout brûler. »
La ligne coupa. Margaret reposa le téléphone. Elle se tourna vers Noah, qui s’était endormi paisiblement, les poings fermés. Sa décision était prise. Elle ne laisserait pas les bourreaux de Clara détruire la seule chose pure qui restait de sa mémoire.
Partie 3 : La Traque sous l’Orage
Margaret confia Noah à une ancienne amie de confiance, une infirmière à la retraite vivant dans un village voisin, en lui jurant de ne répondre à personne et de garder les portes barricadées. Puis, armée du vieux revolver de son défunt mari qu’elle gardait dans sa boîte à gants depuis des années, elle prit la direction du moulin de Saint-Cyr.
L’orage avait redoublé d’intensité. La pluie battante cinglait le pare-brise, et les éclairs déchiraient le ciel nocturne, illuminant les arbres dénudés par l’automne comme des squelettes menaçants.
Le moulin de Saint-Cyr était une bâtisse isolée, tombant en ruine, bordée par une rivière en crue dont le mugissement furieux s’entendait à des centaines de mètres. Margaret gara sa voiture à l’abri des regards sous un bosquet de pins et s’approcha à pied, pataugeant dans la boue.
Une lumière vacillait à l’étage du moulin. Ils étaient déjà là.
S’infiltrant par une porte latérale dont la serrure avait rouillé depuis longtemps, Margaret s’introduisit dans le bâtiment. L’air y était lourd, empestant le moisissure et le carburant. En haut de l’escalier en bois qui grincait sous ses pas prudents, elle entendait des voix fortes.
« Dépêche-toi ! » criait Vanessa. « Le client allemand demande le flux ! Il paie le double si on lui montre le gamin qui pleure avant minuit ! Tu dois retrouver ta mère et lui reprendre le petit ! »
« Ma mère n’est pas stupide, Vanessa ! » répliquait la voix nerveuse de Julien. « Elle va aller voir les flics ! »
« Avec quelles preuves ? La caméra de la chambre était cryptée ! Si on brûle les serveurs secondaires ici et qu’on fait disparaître les logs, c’est sa parole contre la nôtre. On dira qu’elle a pété un câble après la mort de Clara. On la fera interner ! »
Margaret ravala une bouffée de bile. Serrant la crosse en bois du revolver dans sa main droite, elle atteignit le palier.
Au centre de la pièce mansardée, posée sur une table en chêne, une console informatique moderne détonnait avec la décrépitude des lieux. Des dizaines de câbles couraient sur le sol, reliés à un boîtier noir volumineux sur lequel clignotaient des voyants verts et bleus. Julien versait du kérosène sur des cartons empilés à côté de l’équipement, tandis que Vanessa tapait frénétiquement sur un clavier.
Margaret s’avança hors de l’ombre, le bras tendu, visant son fils.
« Écarte-toi de cette table, Julien. »
Le couple se retourna d’un bond. Julien blêmit en voyant l’arme pointée sur sa poitrine. Vanessa, en revanche, plissa les yeux avec un dédain glacial.
« Margaret… » soupira Julien, esquissant un geste de la main. « Pose ça. Tu ne sais même pas te servir d’un flingue. »
« Ton père m’a appris à tirer avant même que tu ne saches marcher », répondit Margaret d’une voix d’une stabilité effrayante. « J’ai tout entendu. Clara… Tu as tué la mère de ton enfant. Pour de l’argent. Pour cette femme. »
« Clara était une faible ! » cracha Vanessa en s’avançant d’un pas calculé. « Elle voulait gâcher une affaire qui nous rapporte des millions ! Et toi, tu es juste une vieille femme sentimentale qui aurait dû rester chez elle à tricoter ! »
« Un pas de plus et je te loge une balle dans la jambe », prévint Margaret en armant le chien du revolver. Le bruit métallique résonna clairement au-dessus du bruit de la tempête.
Vanessa s’arrêta, un sourire mauvais au coin des lèvres. Mais Margaret avait commis l’erreur de concentrer toute son attention sur la jeune femme.
Julien, profitant du calme apparent de sa mère, se jeta soudainement sur le côté, attrapant une barre de fer posée contre le mur. D’un geste désespéré, il balaya le bras de Margaret. Le coup fut d’une violence inouïe. Le revolver s’échappa des mains de la sexagénaire et roula sur le plancher avant de tomber dans une crevasse entre deux lattes pour s’écraser dans le vide de l’étage inférieur.