« Déchirez-la si vous voulez », dis-je en souriant doucement. « Ce n’est qu’une copie. Les originaux sont déposés dans le coffre d’un notaire à Zurich, avec instruction formelle de les transmettre au procureur général de la République et à la brigade financière si Daniel et moi subissons la moindre contrariété, le moindre préjudice, ou si un seul euro est réclamé sur l’hypothèque de notre maison. »
Vanessa s’empara du dossier, parcourut les relevés de comptes offshore et les aveux du clerc. Son verre de gin glissa de sa main et s’écrasa sur le parquet dans un fracas cristallin.
« Maman… dis-moi que ce n’est pas vrai », souffla la jeune femme, terrifiée. « Dis-moi qu’il ment ! Si ce document sort… nous n’avons plus rien ? »
« Vous n’avez plus rien », confirmai-je en la fixant droit dans les yeux. « Pas un centime. Cette maison ne vous appartient pas. Vos comptes bancaires seront saisis pour rembourser vingt ans d’arriérés fiscaux et d’intérêts moratoires. Et votre mère finira ses jours en prison pour faux, usage de faux, escroquerie au jugement et blanchiment de capitaux en bande organisée. »
Hélène s’effondra en arrière sur la causeuse, comme vidée de toute substance. Elle semblait soudain avoir pris vingt ans. Le masque de la grande dame implacable venait de se briser en mille morceaux, révélant la voleuse médiocre et paniquée qui se cachait derrière.
« Que… que voulez-vous ? » murmura-t-elle, les larmes aux yeux, incapable d’arrogance désormais.
Je repris lentement la pochette de cuir, la refermai avec soin, puis m’inclinai très légèrement, avec la politesse froide d’un diplomate en territoire conquis.
« Voici mes conditions. Vous faites annuler immédiatement et sans condition l’hypothèque sur la maison des Vignes. Vous faites débloquer les chantiers de Daniel à Lyon et Genève d’ici ce soir dix-huit heures, en affirmant par communiqué officiel que l’annulation des fiançailles s’est faite d’un commun accord et dans le plus grand respect mutuel. Et enfin, vous quittez cette ville. Toutes les deux. »
Vanessa me regarda avec une haine pure, mais ses yeux étaient noyés de panique. « Vous ne pouvez pas nous chasser de chez nous ! »
« Si, Vanessa », répondis-je sans élever la voix. « Je le peux. Parce que ce n’est pas chez vous. C’est l’argent volé d’un vieil homme que votre mère a dépouillé sur son lit de mort. Si demain matin vous êtes encore ici, ou si Daniel entend encore parler de vous, les dossiers partent à la presse et à la justice. Vous avez jusqu’à l’aube pour disparaître. »
Je me tournai vers la porte sans attendre leur réponse. Alors que ma main touchait la poignée dorée, la voix brisée d’Hélène me retint un instant.
« Eleanor… c’est elle qui avait tout gardé, n’est-ce pas ? Même morte, elle continue de me détruire… »
Je m’arrêtai. Je me retournai lentement, mes yeux plongeant dans les siens.
« Eleanor ne détruit personne, Hélène. Elle remet simplement les choses à leur place. Exactement comme je l’ai fait avec son cadre sur cette table. »
Chapitre 6 — Le Prix du Silence
La nuit qui suivit fut celle du grand déballage secret. Depuis notre balcon, Daniel et moi pûmes voir, à travers les branches nues des chênes centenaires, les lumières de l’hôtel particulier des Montmirail rester allumées jusqu’au petit matin. Des camionnettes de déménagement discrètes, sans logo d’entreprise, défilèrent dans l’allée pour charger des malles et des tableaux précieux que les deux femmes tentaient désespérément de soustraire au naufrage inévitable de leur réputation.
À dix-sept heures cinquante-cinq, le directeur de la banque régionale appela personnellement Daniel pour lui présenter les excuses les plus plates de l’institution. Un « malheureux incident technique et administratif » avait conduit à l’envoi erroné des avis de saisie. L’hypothèque sur le domaine des Vignes était levée, rayée des registres de la conservation des hypothèques comme si elle n’avait jamais existé. Mieux encore : les promoteurs de Lyon rappelaient pour doubler les commandes de son cabinet d’architecture, paniqués à l’idée d’être associés à un scandale financier dont les premiers échos commençaient déjà à filtrer dans les cercles d’initiés.
Le monde des riches est ainsi fait : dès qu’une bête est blessée à mort, la meute qui l’adulait la veille se précipite pour la dévorer. Les Montmirail n’étaient plus des reines de la finance ; elles étaient des pestiférées en sursis.
Vers deux heures du matin, alors que je veillais dans la bibliothèque en lisant d’anciens traités d’histoire locale, un bruit de gravier crissa dans notre allée.
Je me levai doucement, sans allumer les lustres. J’écartai les rideaux de velours lourd. Une silhouette solitaire se tenait sous la pluie battante, au pied des marches du perron.
C’était Vanessa.
Elle ne portait plus sa robe rouge éclatante ni ses bijoux étincelants. Elle était vêtue d’un imperméable sombre trempé d’eau, ses cheveux collés à son crâne, ses joues creusées par l’angoisse et la fatigue. Elle ne cherchait pas à entrer. Elle regardait simplement la haute façade de la maison avec une fixité morbide.
J’enfilai un pardessus et sortis sur le seuil, abrité par la marquise de verre.
« Que faites-vous ici, Vanessa ? » demandai-je, ma voix traversant le rideau d’eau sans agressivité, mais sans la moindre pitié.
Elle sursauta, puis s’avança de quelques pas vers l’escalier. Ses yeux étaient rouges, hagards.
« Daniel dort ? » demanda-t-elle d’un ton monocorde, presque éteint.
« Daniel ne vous verra plus jamais. Vous le savez. »
Elle poussa un soupir tremblant, qui ressemblait à un râle d’agonie morale.
« Je l’aimais vraiment, vous savez », murmura-t-elle, serrant ses bras contre sa poitrine pour lutter contre les frissons qui la secouaient. « Au début… avant que ma mère ne me rappelle combien nous avions besoin de son nom, de vos terres, de vos relations pour masquer nos dettes. Je voulais juste être heureuse. »