La maison de l’Yonne a été vendue aux enchères publiques trois mois après l’audience. Avec ma part de la vente et les remboursements ordonnés par le tribunal civil pour abus de confiance, j’ai soldé les dettes passées et acheté une petite maison lumineuse avec un grand jardin fleuri en lisière d’une forêt en Île-de-France, loin du tumulte et des souvenirs empoisonnés.
Un an plus tard, par une belle après-midi d’automne, j’étais assise sur la terrasse en bois de notre nouveau chez-nous, un carnet de croquis posé sur les genoux. Abigail courait sur la pelouse avec notre jeune berger d’Australie qu’elle avait baptisé “Vaillant”. Ses éclats de rire résonnaient dans l’air tiède d’octobre.
Elle s’est arrêtée un instant, essoufflée, les joues rougies par l’effort, puis elle a couru vers moi pour sauter sur mes genoux, enfouissant son visage dans mon cou comme elle le faisait toujours.
« Maman ? » a-t-elle demandé en caressant machinalement la chaîne en or que je portais autour du cou.
« Oui, mon cœur ? »
« Tu sais… à l’école, la maîtresse nous a demandé de dessiner ce que c’était qu’une vraie forteresse. Les autres ont fait des châteaux avec des pierres et des canons. »
« Et toi, qu’est-ce que tu as dessiné ? »
Elle a souri, de ce sourire radieux et indestructible qu’elle avait enfin reconquis.
« J’ai dessiné tes bras, maman. Parce que quand tu me serres, rien de mauvais ne peut jamais passer. »
J’ai fermé les yeux, en serrant ma fille contre moi de toutes mes forces, sentant les battements réguliers et apaisés de son petit cœur contre le mien.
Le chemin avait été long, cruel et semé de décombres. Mais au milieu des ruines d’une famille qui n’avait jamais mérité ce nom, nous avions bâti notre sanctuaire. Et rien, plus jamais, ne viendrait en ébranler les fondations.