Ce n’était pas une silhouette floue. Ce n’était pas une rumeur murmurée au comptoir d’un relais routier.
Sur l’écran, sous la lumière crue de quatorze heures sur la bande d’arrêt d’urgence de l’Interstate 40, la moto personnalisée était reconnaissable entre mille. Un guidon Ape Hanger noir mat, un réservoir peint d’un crâne ceint de barbelés cuivrés, et cette plaque d’immatriculation d’Oklahoma tordue sur le côté gauche. La bécane de Wade Harlan. Et juste à côté, un homme à genoux dans la poussière, le visage écrasé contre le goudron brûlant, les mains ouvertes en signe de supplication. Wade se tenait au-dessus de lui, le talon de sa botte de motard planté entre les omoplates de l’inconnu, le doigt pointé vers le pare-brise d’une berline familiale arrêtée dix mètres plus loin où une mère terrifiée tentait de cacher les yeux de ses deux enfants.
Sur la vidéo, même sans le son qui crépitait faiblement dans le haut-parleur minuscule, on lisait sur les lèvres de Wade chaque syllabe haineuse. Il avait tiré sur le cuir de sa propre veste, brandissant les couleurs des Iron Sentinels comme un bouclier d’impunité, crachant aux témoins que s’ils ouvraient la bouche, cinquante bécanes viendraient brûler leur maison pendant leur sommeil.
Le silence qui s’abattit sur le parking du club-house fut plus assourdissant que les sirènes qui montaient depuis l’échangeur est.
Wade recula d’un demi-pas supplémentaire. Ses bottes crissèrent sur le gravier calcaire. Autour de lui, les quatre motards qui formaient son cercle habituel, des jeunes entrés deux ans plus tôt qui ne juraient que par la réputation sulfureuse des clubs hors-la-loi, regardèrent l’écran, puis regardèrent Wade. L’un d’eux, un gars surnommé Rabbit dont la barbe naissante masquait mal l’angoisse, baissa immédiatement la tête et fit trois pas en arrière pour se fondre dans la masse anonyme.
« Regardez bien, » dit Jack. Sa voix n’était pas forte, mais elle possédait ce grain rocailleux forgé par quarante ans de tabac brun, de kilomètres d’asphalte et d’ordres donnés sans jamais avoir besoin de crier. « Regardez ce que vaut votre fraternité ce soir. »
« Jack, c’est pas… tu sais pas ce qui s’est passé avant, » bégaya Wade. Le ton provocateur, cette assurance presque insolente qu’il affichait deux minutes plus tôt, s’était effondré d’un coup sec. Sa peau avait pris la teinte terne du mastic sous les projecteurs halogènes. « Le type m’a coupé la route. Il a failli m’envoyer dans le rail de sécurité avec ma femme derrière ! C’était de la légitime défense ! »
« Tu étais tout seul, Wade, » trancha Jack sans ciller. « Et le mec à terre a soixante-quatre ans. Il s’appelle Thomas Vance. Il revenait de la clinique vétérinaire avec une boîte de médicaments pour son vieux chien sur le siège passager. Tu as défoncé sa portière à coups de botte parce qu’il a mis trois secondes de trop à se rabattre. Et quand il est sorti pour s’excuser, tu lui as brisé la mâchoire et deux côtes. »
Un murmure courut dans les rangs des anciens. Dutch, un vétéran du Vietnam dont les cheveux blancs étaient attachés en une longue tresse dans le dos, serra les poings si fort que ses phalanges blanchirent. Dutch avait fondé les Sentinels avec Jack en 1982. À cette époque, le club n’était pas un gang de cinéma. C’était un refuge pour des soldats paumés, des mécaniciens brisés qui n’avaient nulle part où aller et qui refusaient de laisser la société les traiter comme des déchets. Ils roulaient ensemble pour survivre, pour se protéger, pour enterrer dignement leurs morts. Pas pour terroriser des grands-pères sur l’autoroute.
« Il a utilisé nos couleurs, » continua Jack en désignant le baril où son propre gilet finissait de se consumer dans une épaisse fumée noire puant le cuir tanné et la résine. « Il a mis cinquante noms, cinquante familles, cinquante réputations entre lui et la prison. Il a cru que le patch était une carte blanche pour agir comme une bête sauvage. »
Jack avança d’un pas vers Wade. Malgré ses cinquante-huit ans et son épaule droite abîmée par un vieux crash de moto en Utah, Jack dépassait Wade d’une demi-tête. Il avait la carrure lourde d’un forgeron et le regard froid d’un homme qui a cessé d’avoir peur depuis très longtemps.
« Et le pire, Wade… tu veux savoir le pire ? »
Wade ne répondit pas. Ses yeux fouillaient l’obscurité derrière le cercle, évaluant la distance jusqu’à sa Harley garée près de la barrière en bois. Les sirènes étaient désormais sur l’avenue principale. Les éclairs écarlates et bleus découpaient les façades métalliques des hangars voisins.
« Le pire, » reprit Jack, « c’est que tu es rentré ici en te disant que j’allais couvrir ça. Tu t’es pointé au bar, tu as commandé une bière, et tu t’es dit : le Vieux va serrer la vis, on va menacer deux ou trois témoins de plus, on va payer un avocat marron, et on restera les rois de la ville. Tu as cru que nous étions devenus une meute de charognards. »
Jack pointa le doigt vers le baril incandescent, d’où montaient de petites étincelles dorées vers le ciel lourd du Texas.
« Si nos couleurs servent à couvrir le lynchage d’un vieil homme sans défense, alors nos couleurs ne sont que du carburant pour les ordures. Je préfère voir ce club réduit en cendres de mes propres mains plutôt que de vous laisser en faire un égout. »
Un cri déchira l’air.
Ce n’était pas Wade. C’était le hurlement d’un moteur de grosse cylindrée.
Profitant de la seconde où l’attention générale s’était portée sur les flammes, Wade avait plongé en avant. Mais il ne courait pas vers sa moto. Il plongea la main sous sa veste de cuir, vers sa ceinture. Le geste était instinctif, désespéré, dicté par la panique absolue d’un homme qui sait que sa vie d’avant vient de s’arrêter net. Le canon noir d’un semi-automatique compact émergea de l’ourlet de son jean.