Julien se releva avec peine, les mains écorchées par les cailloux mouillés. La pluie fine recommençait à tomber, glaciale et pénétrante, s’infiltrant dans les mailles délicates de sa redingote anglaise. Il regarda la haute façade grise du manoir d’Écully, derrière laquelle un rideau de velours venait de retomber doucement à la verrière du premier étage.

Il était seul. Parfaitement, tragiquement seul au monde.

Quelques mois plus tard, au cœur d’un hiver particulièrement rude où la Saône charriait de gros blocs de glace pâle, les habitués de la taverne du Chêne Vert virent entrer un nouveau mendiant.

Il était jeune encore, mais son visage était ravagé par la honte, la faim et le vent du nord. Ses souliers de cuir verni n’étaient plus que des semelles percées retenues par des ficelles graisseuses, et sa redingote de velours bleu, usée jusqu’à la corde, tombait en loques sur ses épaules tremblantes. Il n’osait pas lever les yeux vers les tables bourgeoises où l’on riait bruyamment des malheurs du jeune Maréchal, ruiné du jour au lendemain par une main invisible.

Le pauvre hère s’approcha doucement de la cheminée en pierre de taille, tendant deux mains décharnées vers les flammes crépitantes pour supplier un peu de chaleur.

L’aubergiste s’avança, une serviette sale à la main, un juron déjà prêt sur les lèvres pour chasser l’importun. Mais avant qu’il n’eût pu prononcer un mot, le mendiant recula de lui-même vers la porte battante, baissant le front sous l’averse, les yeux pleins de larmes silencieuses, terrifié à l’idée qu’une cruche de vin ne vînt, une fois encore, laver son indignité dans le mépris des vivants.