« Ce sera fait avec la plus stricte rigueur, madame Bennett. »
Pendant que je gagnais le petit boudoir adjacent aux portes d’honneur, à l’abri des regards mais avec une vue plongeante sur l’accès principal de la salle de bal, le mécanisme de l’effondrement se mit en branle.
À l’intérieur, Tiffany savourait ce qu’elle croyait être l’apogée de son triomphe. Elle s’était postée au centre de la piste de danse, entourée de son cercle de demoiselles d’honneur gloussantes. Elle avait fait signe à l’orchestre de reprendre un morceau rythmé pour dissiper la gêne ambiante, levant son verre de vin blanc ordinaire avec un dédain feint.
« De toute façon, elle n’a jamais su tenir son rang ! criait-elle pour couvrir les cuivres. Mon père va s’occuper de tout régulariser avec l’administration ! Buvons ! »
C’est à cet instant précis que la première note discordante retentit.
Ce ne fut pas un scandale bruyant, mais une disparition soudaine d’énergie. En plein milieu d’un solo de saxophone, l’alimentation électrique de la scène s’interrompit net. Les amplificateurs émirent un claquement sec, semblable à un coup de feu miniature, avant de mourir dans un chuintement statique. Les musiciens s’arrêtèrent, déconcertés, échangeant des regards d’incompréhension.
Dans la foulée, le bar principal, situé au fond de la nef, commença à changer d’aspect. Trois barmans en tablier noir se mirent à ranger méthodiquement les bouteilles de vodka premium, de gin distillé et les grands crus dans des caisses en bois capitonnées. Les robinets de bière artisanale furent verrouillés d’un coup de clé de sécurité. Les pyramides de verres en cristal furent retirées du comptoir avec une célérité militaire.
« Hé ! Qu’est-ce que vous fabriquez ? » lança Richard, le père de Tiffany, qui s’était approché du bar d’un pas conquérant pour exiger son whisky dix-huit ans d’âge. « Servez-moi un double, et apportez cette caisse de champagne dont nous avons parlé ! »
Le chef de bar, sans même le regarder, verrouilla le volet roulant en acajou du meuble à spiritueux.
« Les débits de boissons sont définitivement clos pour la soirée, monsieur. »
« Quoi ? Vous plaisantez ? Savez-vous qui je suis ? C’est le mariage de ma fille ! »
« Les ordres émanent directement de la direction générale et de la titulaire légale du compte client, répondit le barman avec une politesse polaire. Nous appliquons les consignes de sécurité. »
Une onde de panique commença à parcourir les tables. Les serveurs, qui s’apprêtaient à dresser les plats principaux — des filets de bœuf d’Aubrac aux morilles et des cassolettes de homard bleu —, firent demi-tour vers les cuisines, les plateaux encore pleins. Les chariots chauffants furent débranchés. Les bougies centrales, disposées dans de gigantesques candélabres d’argent, furent soufflées une à une par les maîtres d’hôtel circulant à pas feutrés.
Puis, les lustres magistraux s’éteignirent.
Seule l’illumination de sécurité, une lumière blanche, crue et sans concession, resta allumée le long des plinthes et des issues de secours, transformant ce palais de conte de fées en une cathédrale de béton froid et désolé.
« Que quelqu’un rallume les lumières ! » hurla Tiffany, la voix soudain perchée dans les aigus, une pointe de terreur perçant sous son arrogance. « Daniel ! Fais quelque chose ! Appelle le régisseur ! Pourquoi tout le monde s’en va ? »
Daniel, le teint cireux, cherchait désespérément quelqu’un à interpeller. Mais les employés glissaient entre les tables comme des ombres indifférentes, remballant le matériel avec une régularité de métronome.
C’est à ce moment précis qu’Arthur Mercier fit son entrée dans la salle de bal.
Il avançait d’un pas mesuré, tenant sous son bras le fameux dossier de cuir noir aux coins de cuivre. Sa silhouette élégante et austère figea immédiatement les conversations anxieuses qui commençaient à monter des rangs d’invités. Il traversa la nef sans dévier de sa trajectoire, le regard rivé sur la jeune femme en blanc qui piétinait de rage sur l’estrade.
« Ah, vous voilà enfin ! glapit Tiffany en descendant les deux marches de l’estrade, ses jupes de tulle soulevant la poussière du marbre. Vos employés sont incompétents ! La sono est coupée, vos barmans refusent de servir mon père et les serveurs ont ramené les assiettes ! Je veux que ces imbéciles soient licenciés sur-le-champ, et je refuse de payer le pourboire contractuel ! Remettez la musique immédiatement ! »
Arthur Mercier s’arrêta à deux mètres d’elle. Il ne cligna pas des yeux. Son visage n’exprimait ni colère, ni crainte, seulement la froideur clinique d’un huissier de justice venu exécuter un titre exécutoire.
« Madame, dit-il d’une voix posée mais suffisamment claire pour que les rangées de tables les plus proches n’en perdent pas une miette, vous ne risquez pas de refuser de payer le pourboire, étant donné que vous n’avez jamais versé le moindre centime à cet établissement. »
Un murmure parcourut l’assemblée. Richard s’avança, bombant le torse, le visage écarlate sous l’effet de l’alcool et de l’indignation.
« Comment osez-vous parler à ma fille sur ce ton ? Je suis le père de la mariée ! C’est moi qui gère cet événement ! »
Arthur tourna lentement la tête vers lui, ouvrant le dossier de cuir avec une lenteur calculée.
« Vraiment, monsieur ? Dans ce cas, j’imagine que vous êtes prêt à régler immédiatement le solde résiduel des prestations extraordinaires que votre famille a commandées ces trois dernières semaines sans l’accord préalable de notre commanditaire ? »
« De… de quoi parlez-vous ? balbutia Richard, dont l’assurance commença visiblement à s’effriter. Tout était réglé d’avance ! »
« Absolument pas, reprit Arthur en sortant une liasse de factures tamponnées de rouge. Le devis initial, signé et intégralement financé par madame Margaret Bennett, couvrait une réception d’honneur pour quatre-vingts personnes, un menu terroir et une formule d’animation standard, pour un montant déjà colossal de quarante-cinq mille dollars. Or, au cours des quarante derniers jours, mademoiselle ici présente s’est présentée à nos bureaux, prétendant agir par délégation, pour exiger l’extension de la jauge à deux cent cinquante personnes, l’ouverture de l’aile est du domaine, la mise à disposition de dix agents de sécurité supplémentaires, un feu d’artifice de clôture, ainsi que le doublement des brigades de service. »