Quant au petit Lucas, il avait renversé un pot d’encre noire sur le tapis persan hors de prix du salon le jour de l’anniversaire de notre mère. Il attendait les cris, la punition, le rejet habituel des gouvernantes excédées. Eleanor s’était simplement agenouillée à sa hauteur dans l’encre fraîche. Elle n’avait pas regardé les dégâts matériels. Elle avait pris un chiffon, avait commencé à frotter avec patience, puis avait sorti de son tablier une feuille de papier à dessin épais. Elle avait trempé son propre pouce dans l’encre noire et l’avait écrasé sur le papier blanc pour former le corps d’un oiseau, avant de dessiner des ailes au stylo. Elle avait tendu la feuille à Lucas sans dire un mot. Lucas s’était assis par terre, et pour la première fois en deux ans, des larmes silencieuses avaient coulé sur ses joues sans qu’il se réfugie sous son lit.
Elle ne cherchait pas à remplacer notre mère. Elle ne posait pas de questions intrusives. Elle n’essayait pas d’adoucir la violence du monde dans lequel nous vivions. Mais elle était là. Constante, inébranlable. Quand nous rentrions tard, l’odeur du pain chaud et de la soupe épicée flottait dans les couloirs froids du manoir. Quand Gabriel avait des insomnies, il trouvait une carafe d’eau fraîche et des biscuits sablés sur le guéridon de l’entrée.
Sans que nous nous en rendions compte, la dynamique avait basculé. Nous ne rentrions plus au manoir pour nous terrer dans nos solitudes respectives ; nous rentrions pour voir si la lumière de la cuisine était allumée. Si Eleanor était là.
Puis est arrivé ce maudit mardi après-midi.
Au lycée Saint-Jude, un établissement d’élite où les fils de magistrats côtoyaient les héritiers de la pègre locale, Julian Moretti, le neveu du principal rival de mon père, avait franchi la ligne. Dans le vestiaire après l’entraînement de crosse, il avait craché par terre et lancé, un sourire narquois aux lèvres, que Julian Cavanaugh était un lâche incapable de protéger sa propre femme, et que bientôt, les quatre frères se feraient égorger comme des chiens dans leur propre sommeil.
La fureur m’avait submergé. Une vague rouge et sourde. Je m’étais jeté sur lui avec une brutalité animale. Nous avions traversé les casiers métalliques, brisant des bancs, le sang giclant sur le carrelage humide. Ses deux gardes du corps déguisés en étudiants étaient intervenus, et il avait fallu quatre agents de sécurité pour m’arracher à lui. J’avais deux côtes fêlées, la lèvre fendue et le visage tuméfié, mais Moretti était parti sur une civière avec la mâchoire fracturée.
La police de Fairhaven, achetée à moitié par les Moretti et intimidée par mon père, m’avait embarqué sans ménagement. Ils voulaient un scandale. Ils voulaient forcer Julian Cavanaugh à sortir de l’ombre pour déclencher une guerre ouverte dans les rues.
Et c’était là que j’avais refusé d’appeler mon père.
Si j’appelais mon père, son bras droit débarquerait avec des liasses de billets, des menaces implicites, et Gabriel sortirait les fusils d’assaut avant le coucher du soleil. La ville brûlerait, et nous nous enfoncerions encore plus profondément dans le cloaque qui avait déjà dévoré ma mère.
J’avais murmuré le nom d’Eleanor.
Quarante-cinq minutes plus tard, la porte grinçante du commissariat s’est ouverte.
Eleanor n’est pas entrée comme une employée apeurée. Elle portait un manteau de laine sombre, une écharpe sobre nouée autour du cou, et ses pas résonnaient avec une fermeté déconcertante sur le linoléum sale du poste de police. Derrière elle marchait un homme que je n’avais jamais vu : un homme d’une cinquantaine d’années, costume sur mesure impeccable, cheveux argentés et une mallette en cuir à la main, dont la seule présence a fait se redresser le capitaine de police assis derrière son guichet.
« Cole », a dit Eleanor d’une voix calme, sans le moindre tremblement.
Elle s’est approchée du banc où j’étais menotté à un barreau de fer. Elle n’a pas posé de question stupide. Elle n’a pas demandé si j’allais bien ; mes blessures parlaient d’elles-mêmes. Elle a sorti de son sac un mouchoir propre et une petite bouteille d’antiseptique. Devant les yeux ébahis des agents, elle s’est agenouillée devant moi et a délicatement tamponné le sang qui coagulait sur ma pommette.
« Tu as mal ? » a-t-elle demandé tout bas.
« Non », ai-je menti, la voix rauque. « Pourquoi tu es venue ? Tu aurais dû laisser les avocats de mon père… »
« Ton père n’est pas là », a-t-elle répondu simplement en essuyant mon menton. « Et tu as demandé après moi. Quand quelqu’un demande mon aide, je réponds présente. »
L’homme aux cheveux argentés qui l’accompagnait a posé sa mallette sur le comptoir du capitaine avec un claquement sec. « Maître Vance Sterling », a-t-il annoncé d’un ton glacial qui a immédiatement fait blêmir le policier. « Je représente les intérêts personnels de Mlle Hargrove et, pour cette affaire, ceux du jeune Cole Cavanaugh. Vous retenez ce mineur depuis plus de deux heures sans notification parentale formelle, sans soins médicaux pour ses traumatismes visibles, et sur la seule base des déclarations d’un individu dont la famille fait l’objet de trois enquêtes fédérales pour racket. Vous allez retirer ces menottes immédiatement, ou je dépose une plainte auprès de l’inspection générale des services avant la fin de l’heure. »
Le capitaine a balbutié, cherchant ses mots. Quinze minutes plus tard, les menottes tombaient et nous passions les portes vitrées du poste de police.
L’air frais de la nuit a frappé mon visage meurtri. Une berline noire ordinaire attendait le long du trottoir.
« Qui est cet avocat, Eleanor ? » ai-je demandé en montant à l’arrière, la douleur de mes côtes me coupant le souffle. « Un avocat de ce calibre ne travaille pas pour une gouvernante. Qui es-tu vraiment ? »
Eleanor est montée à mes côtés. Elle a regardé par la fenêtre les néons flous de la ville qui défilaient dans la nuit. Son profil était d’une netteté presque tragique dans la pénombre.