« Emily ! Tu vas crever de faim là-dedans ! Tu m’entends ? Personne ne te laissera sortir ! Je vais faire sceller cette fichue pièce et te laisser pourrir avec les souvenirs de ton ivrogne de père ! »

Cette insulte à la mémoire d’un homme qui avait bâti cet empire industriel de ses mains, avant qu’une crise cardiaque ne me laisse seule et vulnérable face à des prédateurs, ne fit que resserrer ma détermination.

L’ordinateur émit un léger tintement. Transfert terminé.

Au même instant, une détonation sourde retentit à l’étage inférieur, suivie de bruits de verre brisé et de cris d’effroi. Le concert strident des sirènes de police, qui montait le long des collines depuis dix minutes, venait de s’éteindre pour laisser place au claquement sec des portières blindées qui se referment.

Des bottes lourdes résonnèrent sur les dalles de marbre du vestibule.

« Police d’État ! Personne ne bouge ! Restez assis et levez les mains en l’air ! »

Le bruit du chandelier tombant sur le parquet me parvint distinctement. Daniel s’était figé.

Je m’approchai doucement de la porte, collant mon oreille contre le panneau sculpté.

« Baissez cette arme immédiatement ! » aboya une voix impérieuse dans le couloir. « Monsieur Daniel Vance, écartez-vous de cette porte et mettez-vous à genoux ! Tout de suite ! »

« Vous… vous ne comprenez pas ! » balbutia Daniel, sa superbe s’effondrant d’un coup dans un filet de voix chevrotante. « C’est chez moi ! Je suis le propriétaire légitime de cette résidence ! Ma femme a fait une crise de démence, elle s’est enfermée à l’intérieur avec des documents confidentiels ! C’est elle qui est dangereuse ! »

« Taisez-vous et posez vos mains sur votre nuque. Si vous faites un seul mouvement brusque vers votre veste, nous vous neutralisons. »

Des bruits de lutte étouffés, le cliquetis métallique et inimitable des menottes qui se referment d’un coup sec, puis un gémissement de douleur. Daniel venait d’être plaqué au sol.

« Vous n’avez pas le droit ! » hurlait Patricia, qui venait d’arriver en trombe au bout du couloir, talonnée par ses belles-sœurs affolées. « Je suis Patricia Vance ! Mon fils finance les campagnes de votre gouverneur ! Nous possédons la moitié des holdings de cette vallée ! Vous allez tous être renvoyés et traduits en justice pour violation de domicile ! »

« Madame, si vous faites un pas de plus vers les officiers en opération, vous serez arrêtée pour entrave flagrante à l’exercice de la justice », répondit une voix que je reconnus instantanément.

Marcus Reed venait de franchir le seuil.

Quelques secondes plus tard, trois coups distincts furent frappés contre le panneau de chêne.

« Emily ? C’est Marcus. Héritage 1938. Tu peux ouvrir sans danger. »

Je tournai la lourde clé en laiton, tirai les deux verrous de sécurité et actionnai la poignée. La porte s’ouvrit lentement sur un tableau que j’avais imaginé cent fois au cours des quatre derniers mois, sans jamais oser espérer qu’il se réaliserait avec une telle perfection dramatique.

Le couloir baignait dans une lumière crue. Quatre agents armés en tenue tactique sécurisaient les accès. À mes pieds, plaqué ventre contre terre sur le tapis persan que mon grand-père avait rapporté d’Ispahan, Daniel respirait avec difficulté, une tempe collée contre la laine pourpre. Sa cravate de soie était déchirée, son col déboutonné. Ses yeux, injectés de sang et écarquillés par une fureur impuissante, trouvèrent les miens.

Debout à côté de lui, Marcus ajustait avec une élégance imperturbable le bouton de son costume anthracite, tenant sous son bras une serviette de cuir brun remplie de dossiers officiels timbrés du sceau de l’État.

Plus loin, au croisement de la galerie des glaces, les quatorze membres du clan Vance étaient maintenus à distance par deux officiers de patrouille. Patricia, dont le maquillage commençait à couler en sillons grotesques le long de ses joues flétries, me fixait avec une expression oscillant entre la stupéfaction et la haine pure.

« Emily ! » glapit-elle en me montrant du doigt. « Dis-leur ! Dis à ces brutes d’enlever leurs mains de mon fils ! Tu as perdu l’esprit ? Tu te venges parce qu’il a voulu te remettre à ta place ? Regarde ce que tu as provoqué ! Notre réputation va être ruinée ! »

J’avançai d’un pas lent, mes talons claquant avec une précision métronomique sur le parquet ciré. Je ne portais aucun masque de colère ; mon visage était un masque de marbre pur, seulement souillé par la traînée de sang séché au coin de ma lèvre.

« Ta réputation, Patricia, a cessé d’exister à la seconde exacte où ton fils a porté la main sur moi », dis-je d’une voix basse, mais qui porta sans effort dans le silence glacial de la galerie.

« Tu es folle ! » s’étrangla Daniel depuis le sol, crachant un fil de salive contre le tapis. « Tu n’as aucun pouvoir ici ! J’ai signé les mandats exclusifs il y a six mois ! Le compte principal est à mon nom ! Tu n’es qu’une héritière incapable, une incapable que j’ai nourrie et logée par charité ! Dès demain, mes avocats t’auront dépouillée du moindre sou et tu te retrouveras sur le trottoir d’où je t’ai sortie ! »

Marcus Reed esquissa un sourire imperceptible, le genre de sourire qu’un maître joueur réserve à un adversaire qui vient de jeter son roi sur l’échiquier sans comprendre qu’il est mat depuis dix coups.

« C’est là que réside votre monumentale erreur d’appréciation, monsieur Vance », déclara Marcus en ouvrant son dossier. Il en sortit une liasse de parchemins frappés d’un cachet notarial en cire verte. « Vous avez passé ces cinq dernières années à manipuler une femme que vous pensiez soumise et naïve. Vous avez falsifié des procurations, détourné des flux de trésorerie issus des rentes foncières, et monté des sociétés écrans pour aspirer le capital du fonds fiduciaire Harper. Mais vous avez oublié un détail fondamental de droit successoral. »