— Le souterrain débouche dans les ruines de l’ancienne serre, à deux cents mètres de la route départementale, expliqua Adrien tout en courant, son souffle devenant court. J’y ai garé une berline banalisée ce matin. Dès qu’on passe la sortie, tu cours droit vers les taillis sans te retourner.

La pente devenait plus raide. L’air frais de l’extérieur commença à chasser la puanteur de moisi. Enfin, une ouverture béante, dissimulée sous un épais rideau de lierre sauvage et de ronces entrelacées, apparut dans le faisceau de la lampe.

Adrien écarta les branchages à mains nues, ignorant les épines qui lui lacéraient la peau, et fit passer Sofia en premier.

Ils émergèrent au milieu d’un enchevêtrement de verrières brisées et de structures métalliques rouillées, vestiges de la serre où, quarante ans plus tôt, Julien Morvan taillait les rosiers sous le regard secret de Clara. La nuit était tombée sur le domaine, une nuit sans lune, voilée de brume d’automne qui s’élevait de la terre humide.

Soudain, un faisceau de lumière crue balaya les ruines.

— Ne bougez plus ! hurla une voix rauque venant de la lisière du bois.

Adrien réagit en une fraction de seconde. Il poussa Sofia derrière un muret de briques écroulé au moment précis où deux détonations claquaient dans l’air froid. Les balles pulvérisèrent ce qui restait des vitres au-dessus de leurs têtes, faisant pleuvoir des éclats tranchants sur le sol.

Sofia étouffa un cri, se recroquevillant contre la maçonnerie humide. Adrien s’agenouilla près d’elle, pointa son arme par-dessus le muret et fit feu à deux reprises en direction des phares d’un véhicule tout-terrain qui bloquait l’accès à la route. L’un des projecteurs explosa dans une gerbe d’étincelles.

Un homme poussa un juron de douleur dans l’obscurité.

— Sofia, écoute-moi très attentivement, chuchota Adrien, son visage à quelques centimètres du sien.

Dans la pénombre, elle vit qu’une tache sombre s’étendait rapidement sur le revers gris de sa manche droite. Le sang chaud coulait le long de ses doigts.

— Tu es blessé !

— Ce n’est rien, une éraflure. Prends cette sacoche.

Il lui glissa en bandoulière la sacoche de cuir qu’il avait emportée de la bibliothèque.

— À l’intérieur, il y a le registre de Sainte-Claire et une clé USB contenant l’intégralité des relevés bancaires clandestins de Renaud, les comptes offshore utilisés pour payer les hommes de main et le testament scellé d’Éléonore rédigé hier soir devant son notaire personnel à Paris. Tu dois atteindre la gare de triage de Louvres, à deux kilomètres à travers bois. Prends le premier train régional pour la capitale. Rends-toi directement à l’adresse inscrite sur l’enveloppe cachetée. C’est Maître Tavernier, le bâtonnier. Avec ce dossier, il peut bloquer Renaud et le faire placer en détention dans les vingt-quatre heures.

— Je ne te laisse pas ici, s’écria-t-elle, saisissant sa veste saine. Tu m’as traînée dans cet enfer, tu ne vas pas jouer les martyrs maintenant !

Un sourire fugace et douloureux étira les lèvres d’Adrien.

— Je ne suis pas un martyr, Sofia. Mon père a aidé le vieux Valmont à détruire Julien et Clara pour préserver les secrets du cabinet. Il en est mort de culpabilité et d’alcoolisme. Je te devais ceci. Ta mère te devait ceci. Maintenant, file ! Si nous restons groupés, ils nous abattront comme des bêtes.

Un nouveau tir percuta l’angle du muret, projetant des éclats de plâtre. Les bruits de pas d’un deuxième tireur approchaient par la droite, contournant les ruines pour les prendre en étau.

Sofia le regarda. Pour la première fois depuis qu’il s’était présenté devant son étal de bonbons, elle ne voyait plus en lui l’arrogant messager de la bourgeoisie, mais un homme brisé par la même malédiction familiale qui avait scellé son propre destin dès le berceau.

— Si tu meurs, Adrien, dit-elle entre ses dents serrées, je brûle tout ce papier et je disparais pour de bon. Reviens vivant.

Sans attendre de réponse, elle profita de l’obscurité provoquée par la destruction du projecteur pour se faufiler à travers une brèche dans la ferronnerie de la serre.

Elle courut à travers les bois. Les branches basses lui fouettaient le visage, lui griffant les joues et les bras. La traîne déchirée de la robe dorée s’accrochait aux buissons d’ajoncs, mais elle ne ralentissait pas. Chaque respiration lui brûlait la gorge comme de l’acide. Derrière elle, d’autres coups de feu retentirent, puis un cri d’homme, suivi d’un silence angoissant qui sembla engloutir la forêt tout entière.

Était-ce Adrien ? Était-ce l’un des poursuivants ?

Elle ne s’arrêta pas pour vérifier. Elle avait survécu dix ans dans les rues les plus dures de la banlieue nord en apprenant une seule règle fondamentale : ne jamais regarder en arrière quand on est la proie.

Après vingt minutes d’une course aveugle dans la boue et les feuilles mortes, elle déboucha sur un talus ferroviaire. En contrebas s’étiraient les rails luisants sous les réverbères blafards de la gare de fret de Louvres. Un long convoi de wagons de marchandises manœuvrait au ralenti dans un grincement assourdissant de ferraille.

Sofia dévala la pente rocailleuse, glissa sur les schistes et manqua se rompre le cou avant de s’écraser contre les traverses en bois. La robe dorée n’était plus qu’un lambeau de boue et de sueur, mais les perles restantes scintillaient encore sous les néons jaunâtres comme des étoiles ternies.

Elle repéra un wagon plate-forme dont la porte coulissante était entrouverte. Rassemblant le peu de force qui lui restait dans les jambes, elle se hissa à l’intérieur et se laissa tomber sur le plancher crasseux au milieu d’odeurs de graisse de machine et de sciure de bois.

Elle serra la sacoche de cuir contre sa poitrine. Le train s’ébranla dans un choc violent d’attelages et prit lentement de la vitesse vers le sud, s’éloignant des ténèbres de la vallée et du domaine maudit des Valmont.

Quarante-huit heures plus tard.