« Matteo, » dit Roman, ses pupilles réduites à deux têtes d’épingle. « Si tu touches à un seul cheveu de Sophie, je découperai chaque membre de ta famille avant de te faire avaler tes propres entrailles. »

« Tu ne feras rien du tout ! » éructa Matteo. « C’est moi qui devais hériter du clan après la mort de ton père ! Ta mère a falsifié le testament, elle t’a placé sur le trône alors que tu n’étais qu’un gamin arrogant, et elle a utilisé cette fille comme un verrou pour sécuriser ta lignée ! Tout est à moi ! »

Soudain, un bruit sourd et étouffé déchira l’atmosphère, suivi du fracas d’un verre brisé.

Une détonation résonna, non pas depuis l’assemblée, mais depuis la mezzanine obscure qui surplombait la salle. La balle traversa l’épaule droite de Matteo, le projetant violemment en arrière contre la table des desserts. Le revolver lui échappa des mains et glissa sur le parquet.

Un homme vêtu d’un manteau de cuir noir apparut au sommet des escaliers, un fusil de précision équipé d’un silencieux à la main. C’était Luca, le commandant en second que tout le monde croyait loyal à Matteo.

« Contrat exécuté, madame la matriarche, » dit simplement Luca en descendant les marches d’un pas mesuré, son arme toujours pointée vers l’oncle agonisant.

Helena ne cilla même pas. Elle jeta un regard méprisant à son frère qui rampait au sol, geignant et comprimant sa blessure ensanglantée.

« Tu vois, Roman ? » murmura-t-elle avec une amertume sans fond. « Le dernier versement de cinquante mille dollars a été fait hier soir. Il ne restait plus rien sur le compte secret. J’ai acheté les hommes de Matteo avec le dernier centime de ta rente paternelle. Tu es vivant, ta fille respire, et le traître est à tes pieds. Maintenant, dis-moi encore une fois que je suis un monstre. »

Roman resta immobile. L’ouragan de colère qui ravageait son esprit se heurta brutalement à la réalité glaciale de la pègre dans laquelle il avait grandi. Sa mère n’avait pas agi par amour maternel conventionnel, car une telle faiblesse n’existait pas chez les D’Angelo. Elle avait agi avec la cruauté chirurgicale d’un stratège de guerre. Pour sauver la dynastie, elle avait sacrifié trois années de l’enfance de sa petite-fille, l’exposant à la crasse et au froid pour tromper les loups qui rôdaient dans l’ombre.

Roman s’avança vers Matteo, ramassa le revolver tombé au sol, puis se tourna vers ses deux gardes du corps les plus fidèles.

« Emmenez-le dans la cave du quai numéro quatre, » ordonna-t-il d’une voix sans vie. « Veillez à ce qu’il reste conscient jusqu’à ce que j’arrive. »

Deux colosses traînèrent Matteo hors de la salle sous les regards horrifiés et soumis des autres chefs de famille. L’autorité de Roman venait d’être scellée dans le sang pour les vingt prochaines années. Personne n’oserait plus jamais lever les yeux devant lui.

Puis, Roman s’arrêta devant sa mère. Helena se tenait droite, refusant de baisser le menton malgré la trace pourpre qui enflait sur sa joue.

« Tu as sauvé sa vie, » dit Roman, chaque mot pesant une tonne de plomb. « Mais tu as détruit son innocence. Elle se souviendra du froid. Elle se souviendra de la faim. Et elle se souviendra que sa grand-mère a laissé sa mère mendier pour un morceau de pain rassis. »

« Les morts n’ont pas d’innocence, Roman, » répliqua Helena d’un ton sec, bien qu’une infime lueur de vulnérabilité tremblât au fond de son regard. « Les vivants portent des cicatrices. C’est la seule différence. »

« Tu quittes la ville cette nuit, » trancha Roman. « Prends la villa en Toscane. Tu n’en sortiras plus jamais. Si tu poses un seul pied sur le sol américain, ou si tu t’approches à moins de cent kilomètres de Sophie, j’oublierai qui m’a mis au monde. »

Helena encaissa la sentence sans un mot. Elle savait que dans leur monde, l’exil était la seule miséricorde qu’un parrain pouvait accorder à une trahison, même lorsque cette trahison était motivée par la survie de la famille. Elle inclina très légèrement la tête, ramassa son étole de vison abandonnée sur le dossier d’un siège, et traversa la salle déserte d’un pas d’une régularité métronomique, sans jamais se retourner.

Lorsque les lourdes portes en chêne massif se refermèrent derrière Helena, le silence retomba, plus paisible cette fois, lavé de la tension mortelle qui l’avait précédé.

Roman s’agenouilla lentement sur le parquet ciré, indifférent aux taches de vin et de sang qui souillaient son pantalon immaculé. Il posa son arme au sol, loin de lui, et tendit ses mains ouvertes vers l’enfant.

Sophie s’agrippait toujours à la veste de Nora, ses petits doigts crispés sur le tissu rêche. Nora posa une main douce sur la tête de sa fille et murmura quelque chose à son oreille avant d’hocher la tête en direction de Roman.

« Sophie… » murmura l’homme le plus craint de la côte Est, les larmes brouillant pour la première fois son regard d’acier. « Viens. C’est fini. Tu n’auras plus jamais froid. »

La petite fille hésita une seconde. Elle fixa les yeux noirs de cet inconnu qui portaient la même lueur protectrice que les siens. Puis, d’un pas timide mais déterminé, elle s’avança et posa sa petite main sale au creux de la paume calleuse de son père.

Roman la souleva contre sa poitrine avec une infinie délicatesse, enfouissant son visage dans les boucles poussiéreuses de l’enfant. À cet instant précis, sous le regard silencieux de tout son empire criminel, Roman D’Angelo cessa d’être un monstre parmi les monstres pour redevenir simplement un père.