Vasseur, toujours plaqué au sol, gémit de désespoir : « C’est un coup monté… je n’ai rien signé… »
« Tais-toi, Vasseur », coupa sèchement le procureur. « Les relevés d’appels cryptés et les flux financiers prouvent que vous avez étouffé cinq plaintes antérieures déposées par madame Claire Berger-de La Tour pour violences conjugales aggravées et séquestration. Vous êtes poursuivi pour complicité de tortures, entrave caractérisée à l’action de la justice, faux en écriture publique et corruption passive en bande organisée. Vous perdrez votre grade, vos droits à la retraite, et vous serez jugé devant la Cour d’assises. »
Des menottes en acier renforcé cliquetèrent autour des poignets du policier déchu, qui fut traîné sans ménagement vers l’un des fourgons cellulaires.
Julien, livide, tremblait de tous ses membres. La liasse de documents qu’il tenait avec tant d’arrogance quelques minutes plus tôt avait glissé de ses doigts et gisait désormais sur le sol boueux, piétinée par les rangers des soldats.
Je m’approchai de lui, pas à pas. Chaque crissement de mes semelles sur les graviers semblait résonner dans sa poitrine comme le glas. Il tenta de reculer, mais son dos heurta violemment la tôle de son bolide de luxe.
« Marc… écoute-moi… s’il te plaît », balbutia-t-il, les larmes coulant désormais librement sur ses joues poudrées. « C’était… c’était une dispute de couple… les choses ont dérapé… nous étions sous pression… tu sais comment sont les affaires… Je l’aime, Marc ! Je te jure que je l’aime ! Je payerai les meilleurs spécialistes mondiaux pour sa guérison ! Je vous donnerai tout ce que vous voulez ! Des millions ! Dis-moi ton chiffre ! Tout s’arrange entre gens raisonnables ! »
Je m’arrêtai à quelques centimètres de son visage. Mes yeux plongèrent dans les siens, ces yeux injectés de lâcheté et de terreur, ceux d’un prédateur habitué à frapper les plus faibles dans l’ombre et incapable de soutenir le regard de la justice lorsqu’elle s’abat en pleine lumière.
« Quand j’ai franchi la porte de ton salon tout à l’heure », dis-je d’une voix sourde, « Claire saignait sur le sol et tu te servais un verre de whisky. Tu as dit qu’elle était maladroite. Tu as ri. Tu as cru que ton argent, tes relations et ton commissaire de poche formaient une forteresse imprenable. Mais tu as oublié une règle fondamentale de ce monde, Julien. Il y a des hommes qui construisent des fortunes sur le mensonge, et il y a des hommes dont le métier est d’effacer les menteurs de ton espèce de la surface de la terre. »
Je me tournai vers le responsable des opérations de la DGSI.
« Quel est le statut des avoirs de la holding La Tour ? »
L’agent consulta son terminal : « Gel conservatoire total exécuté sur l’ensemble des comptes nationaux et internationaux. Saisie judiciaire de la propriété, des actifs mobiliers et immobiliers. Mandats d’arrêt internationaux délivrés pour les administrateurs complices. Le fisc a déjà initié un redressement fiscal avec majoration de cent pour cent pour manœuvres frauduleuses. L’empire La Tour est liquidé à cette heure précise. »
Julien s’effondra à genoux sur les graviers, les mains tremblantes posées sur sa tête, poussant un gémissement rauque d’animal pris au piège.
« Monsieur de La Tour », annonça froidement le magistrat en lui lisant ses droits. « Vous êtes placé en détention provisoire sans possibilité de caution sous le chef de tentative de meurtre avec préméditation, violences habituelles par conjoint ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à trente jours, subornation de témoins et corruption d’agents publics. Vous serez transféré à la maison d’arrêt de haute sécurité de la Santé d’ici une heure. »
Deux gendarmes d’élite le relevèrent sans ménagement et lui passèrent les menottes, le forçant à marcher vers le fourgon d’escorte. En passant devant moi, le regard de Julien croisa une dernière fois le mien. Il ne restait plus rien de l’homme insolent et cruel du dimanche de Pâques ; seulement un criminel brisé, dépouillé de son armure de privilèges.
Sa mère, hystérique, tenta de s’interposer, hurlant des menaces creuses sur les marches du perron, avant d’être calmement notifiée par les magistrats de sa propre mise en examen pour non-assistance à personne en péril et recel de malversations financières.
La cour du manoir se vida progressivement. Les invités, désormais auditionnés un par un comme témoins et complices passifs, étaient escortés vers des véhicules de gendarmerie pour consigner leurs dépositions sous serment.
Le divisionnaire du Commandement des Opérations Spéciales s’avança de nouveau vers moi, tenant mon vieux téléphone satellite crypté dans sa boîte de protection.
« Les ordres ont été exécutés à la lettre, mon Colonel. Le secteur est sécurisé, les éléments de preuve sont scellés et transmis à la juridiction spéciale. Vos fonctions restent en sommeil actif jusqu’au terme de la procédure judiciaire. »
« Merci, général. Faites replier les hommes. Il est temps de rentrer. »
« À vos ordres, monsieur. »
L’officier me salua à nouveau, un salut empreint d’un profond respect pour l’homme d’action que j’avais été et pour les sacrifices passés que la nation n’oublierait jamais.
Les pales du second hélicoptère tournèrent à plein régime, soulevant une dernière fois la poussière du domaine dévasté avant de s’élever dans le ciel d’avril et de disparaître vers l’horizon.
Je remontai à bord de mon vieux pick-up. Sur le siège passager, une petite épingle à cheveux argentée ayant appartenu à Claire était tombée sur le tissu élimé. Je la ramassai, la glissai précieusement dans la poche de ma chemise, tout près de mon cœur.
Le moteur diesel s’ébroua d’un ronronnement régulier et puissant. Je passai la première et tournai les roues vers la sortie, écrasant sous les pneus les débris du portail d’acier forgé qui avait si longtemps servi de prison dorée à ma fille.
En franchissant l’enceinte du domaine pour m’engager sur la route départementale, je regardai dans le rétroviseur central le manoir des La Tour s’éloigner peu à peu, entouré de rubans de scène de crime et de gyrophares bleus étincelant dans le crépuscule naissant.