Un déclic métallique retentit, étouffé par l’humidité ambiante.

La virole de la canne n’était pas une simple pièce d’usure : le vieux menuisier qu’avait été Joseph l’avait renforcée d’une lame triangulaire en acier trempé de vingt centimètres, forgée par ses soins dans les années soixante-dix, à l’époque où le quartier s’enfonçait dans la délinquance des bandes organisées. D’un revers fulgurant, porté avec toute la masse de son torse et le désespoir d’un vieil homme qui défend un innocent, la pointe d’acier s’enfonça profondément dans la cuisse droite de Goran.

Un hurlement bête et rauque déchira l’étroite cour d’immeuble. L’homme vacilla, le sang chaud et noir giclant instantanément sur son pantalon sombre. Il s’effondra sur un genou, portant les mains à sa blessure avec stupeur.

« Sale ordure ! » cracha le second homme, tirant immédiatement de sous son aisselle un pistolet automatique muni d’un silencieux cylindrique.

« Léo, cours ! Casse la vitre de la loge, actionne l’alarme incendie ! » hurla Joseph sans quitter l’agresseur des yeux.

L’enfant, tiré de sa torpeur par la violence soudaine de la scène, fit demi-tour avec l’agilité d’un félin. Au lieu de fuir vers l’escalier où il aurait été pris au piège comme un rat, Léo saisit une des grosses pommes reinettes sur la marche et, de toutes ses forces d’enfant de sept ans nourri de jeux de rue, la projeta en plein visage de l’homme armé.

Le fruit n’avait pas la force d’assommer un adulte, mais il heurta l’arcade sourcilière du tireur au moment précis où celui-ci alignait son arme sur Joseph. Le coup dévia la trajectoire du tir.

Un sifflement feutré, suivi d’un impact mat dans le plâtre de la porte, marqua le départ du projectile.

Joseph profita de cette demi-seconde d’hésitation. Utilisant le poids de son propre corps comme un bélier, il se jeta en avant, heurtant de plein fouet le tireur contre le chambranle en pierre de la porte. Le choc fut terrible pour les os vermoulus du vieillard ; une douleur aiguë dans ses côtes lui signala qu’une ou deux avaient cédé sous l’impact. Mais l’arme glissa des mains de l’homme et tomba lourdement dans le bac à fleurs en fonte situé sous la fenêtre du rez-de-chaussée.

Léo n’avait pas attendu. Il venait de ramasser le gros pot de terre cuite brisé qui servait de cale-porte et le jeta furieusement entre les jambes de Goran, qui tentait de se relever en boitant, la main ensanglantée. L’homme trébucha à nouveau lourdement sur les graviers, sa tête heurtant avec un bruit sourd l’arête d’une marche. Il resta au sol, sonné, gémissant dans la boue.

Mais le deuxième agresseur, bien que désarmé, repoussa Joseph d’un coup de poing vicieux dans la mâchoire. Le vieil homme s’écrasa sur le sol froid, le souffle coupé, son crâne heurtant la boîte aux lettres murale. Une nappe de ténèbres menaça d’engloutir sa conscience. Le goût cuivré du sang envahit sa bouche.

L’homme s’avança vers Joseph pour récupérer la boîte métallique tombée sur les dalles, puis tourna son regard assassin vers le petit garçon acculé contre la grille intérieure.

« Toi, petite vermine, tu vas crever en premier. »

L’agresseur fit deux pas rapides vers l’enfant, sortant un long couteau à cran d’arrêt de sa ceinture.

À terre, étendu sur le flanc, incapable de bouger ses jambes tétanisées par la douleur, Joseph vit la vie de ce petit être sur le point d’être fauchée. Cet enfant qui, dix minutes plus tôt, s’était agenouillé par pure humanité pour ramasser quelques fruits sans valeur. Cet enfant qui incarnait tout ce que le monde semblait avoir oublié : la bonté désintéressée, la pureté d’un regard qui ne juge pas, le courage de s’arrêter quand tous les autres poursuivent leur course égoïste.

Une fureur primale, archaïque, balaya la vieillesse et la décrépitude de Joseph.

Rampant sur les coudes avec une énergie venue du fond de ses entrailles, il attrapa le câble électrique renforcé qui alimentait l’éclairage de sécurité extérieur de la cour, fraîchement posé la veille le long de la plinthe et encore dénudé à son raccordement provisoire. D’un geste sec, il arracha la boîte de dérivation mal fixée au mur.

« Léo, saute en arrière ! » cria Joseph dans un dernier souffle d’autorité.

L’enfant bondit sur la première marche surélevée, hors de la flaque d’eau formée par la pluie et l’huile renversée.

Joseph plongea les deux brins de cuivre sous haute tension directement dans la marre d’eau boueuse et huileuse où l’agresseur venait de poser ses deux semelles alvéolées trempées.

Un arc électrique bleuâtre et crépitant jaillit dans l’ombre humide de la cour avec un claquement sec comme un coup de fusil. Le disjoncteur du vieil immeuble mit trois secondes à sauter. Trois secondes d’un enfer invisible. Le tueur se figea, les yeux révulsés, parcouru d’un spasme tétanique violent qui projeta son couteau à trois mètres de là, avant de s’écrouler de tout son long sur les pavés, inconscient et foudroyé par la décharge, ses membres encore agités de soubresauts involontaires.

Le silence retomba brutalement sur le 42 de la rue Saint-Benoît.

Un silence épais, lourd, seulement troublé par la respiration sifflante de Joseph et les sanglots tremblants de Léo. L’odeur d’ozone et de terre mouillée se mêlait à celle de l’huile d’olive écrasée.

Joseph gisait au sol, incapable de se redresser. Ses forces l’abandonnaient à une vitesse vertigineuse. Son cœur cognait contre ses côtes brisées avec une irrégularité inquiétante, envoyant des pointes de feu dans son bras gauche. Il savait ce que c’était : son vieux cœur, fatigué par huit décennies d’existence, menaçait de lâcher prise.

« Papi… Papi ! »

Léo était revenu vers lui. L’enfant ne fuyait pas. Malgré la vision d’horreur de ces deux hommes inertes sur les pierres, malgré la terreur qui faisait trembler son petit corps, il s’était agenouillé à nouveau dans la boue aux côtés du vieillard. Ses petites mains essuyaient doucement la suie et le sang qui coulaient sur la tempe de Joseph.