« Julian, voyons, ne commence pas un interrogatoire devant tout le monde. C’est absurde. Cette fille est sans doute simplement complexée, ou elle a peur des microbes. Retournez aux cuisines, s’il vous plaît ! » ajouta Celeste d’un ton cinglant en fusillant Mara du regard.
Mara s’inclina respectueusement et fit un pas en arrière. Mais alors qu’elle pivotait pour disparaître dans le couloir, le col rigide de son uniforme s’écarta légèrement sous la tension du plateau qu’elle portait à bout de bras. Autour de son cou, suspendu à une chaîne métallique très fine, un vieux médaillon en argent sculpté de motifs floraux glissa hors de sa blouse et heurta discrètement le bord du plateau avec un tintement métallique.
Julian, dont le regard n’avait pas quitté la jeune femme, figea son attention sur le bijou. Ses pupilles se dilatèrent. Pendant une seconde, l’assurance inébranlable du milliardaire sembla vaciller. Il ouvrit la bouche pour l’interpeller, mais Mara avait déjà franchi les battants du couloir de service, le cœur battant à tout rompre.
Le reste du dîner fut un supplice d’une rare hypocrisie. Celeste essayait désespérément de ramener l’attention sur leur futur mariage, vantant les mérites des fleurs importées et des orchestres engagés pour la cérémonie. Julian, quant à lui, s’était muré dans un mutisme absolu. Il ne toucha presque pas à son assiette, répondant par de simples hochements de tête aux félicitations de ses associés.
Vers vingt-trois heures, alors que les premiers invités commençaient à prendre congé sur le perron éclairé aux flambeaux, un tumulte éclata soudain à l’étage supérieur de la villa.
Des cris perçants déchirèrent l’atmosphère feutrée. Celeste descendit l’escalier monumental en marbre à toute allure, feignant l’effroi, les mains plaquées contre ses joues.
« On m’a volée ! Julian, au secours ! On m’a volé ma bague de fiançailles ! »
La stupeur frappa les derniers invités restants. Julian, qui se tenait près de la cheminée du grand salon, s’avança calmement vers les marches.
« Que dis-tu, Celeste ? »
« Le diamant bleu des Vale ! » sanglota-t-elle avec un sens du drame consommé. « Je l’avais posé sur la coiffeuse de la suite d’invités pendant que je me rafraîchissais avant le dessert. Je viens de remonter pour le remettre et l’écrin est vide ! Quelqu’un s’est introduit dans nos quartiers privés ! »
Celeste balaya du regard la foule des employés qui s’étaient rassemblés près des portes de service, alertés par le scandale. Son doigt tremblant, chargé de bagues scintillantes, se tendit avec une férocité glaciale vers la rangée des domestiques.
« C’est elle ! C’est la fille au foulard ! Elle rôdait près des escaliers de l’aile est juste avant le service du café ! J’en suis certaine ! Elle se cachait le visage précisément pour qu’on ne puisse pas l’identifier sur les caméras après son méfait ! »
Les regards horrifiés des invités convergèrent immédiatement vers Mara. Celle-ci, debout entre le majordome et une cuisinière, sentit le sol se dérober sous ses pieds. Le piège venait de se refermer sur elle avec la même cruauté implacable qu’onze ans plus tôt.
« Je n’ai jamais mis les pieds à l’étage ce soir, monsieur », articula Mara d’une voix étranglée en regardant Julian dans les yeux. « Vous pouvez fouiller mes poches, mes affaires, tout ce que je possède. Je n’ai rien pris. »
« Assez de mensonges ! » cria Celeste en agrippant le bras de Julian. « Fais appeler la police immédiatement, Julian ! Qu’on la menotte, qu’on l’enferme ! C’est une voleuse, une criminelle ! Si tu ne fais rien, elle va faire disparaître le bijou de ta famille ! »
Julian dégagea calmement son bras de l’étreinte de sa fiancée. Son visage était un masque d’impassibilité absolue.
« Personne n’appellera la police pour l’instant », déclara-t-il d’une voix basse qui fit instantanément taire les murmures. « Marcus », dit-il en s’adressant à son chef de la sécurité privée, un colosse silencieux posté près de la porte d’entrée, « verrouillez toutes les sorties de la propriété. Aucun véhicule ne quitte le domaine. Conduisez cette femme dans mon bureau privé. Et vous, messieurs et dames, veuillez m’excuser, la soirée est terminée. »
Dix minutes plus tard, l’atmosphère du manoir s’était transformée en un tribunal improvisé.
Dans le bureau aux murs lambrissés de chêne sombre, Mara se tenait debout devant l’immense table de travail en acajou. Le foulard en soie avait glissé sur ses épaules. Ses cheveux châtains tombaient en désordre autour de son visage émacié, mais son regard refusait de fléchir. Julian était assis derrière son bureau, les mains croisées, tandis que Celeste faisait les cent pas derrière lui, pestant contre la lenteur de la procédure.
« Marcus », dit Julian sans lever les yeux de ses mains, « apporte-moi les disques durs du circuit fermé de l’étage noble et des couloirs de service. Nous allons vérifier les mouvements de chacun minute par minute. »
« C’est inutile de perdre ton temps ! » s’emporta Celeste, une pointe d’agressivité perçant sous ses manières raffinées. « La bague a disparu, elle était là, c’est évident ! Pourquoi t’obstiner à protéger une employée quelconque plutôt que de croire ta future épouse ? »
« Parce que dans cette maison, Celeste, la vérité ne repose pas sur des impressions, mais sur des preuves », répliqua Julian avec une froideur qui fit reculer la jeune femme.
Marcus brancha un ordinateur portable sur le moniteur mural. Les images en haute définition de la propriété défilèrent à l’écran, découpées en plusieurs angles précis. Les couloirs éclairés, les silhouettes des domestiques portant les plateaux, les invités déambulant dans les galeries.
Julian avança la séquence jusqu’à vingt-deux heures quinze, le moment exact où Celeste prétendait avoir été volée.
L’écran montra le couloir menant à la suite principale. Une silhouette vêtue d’un uniforme noir et d’un tablier blanc apparut à l’image. La personne portait une coiffe rabattue et avançait d’un pas hésitant, tenant un plateau de linge propre.