Alexandre eut un sourire sans joie. « Madame Miller, la trêve hivernale s’applique aux baux d’habitation réguliers et aux locataires de bonne foi. Elle ne s’applique nullement aux occupants sans titre légal dans le cadre d’une convention précaire à titre gracieux révoquée pour faute grave, particulièrement lorsqu’une ordonnance de protection d’urgence pour violences conjugales est en cours de délivrance au tribunal d’instance. »

Il se tourna vers l’un des policiers. « Officier, veuillez constater l’état physique de Madame Maya Sterling-Miller. Poignet droit portant des traces de préhension récentes, hypothermie visible, menaces verbales proférées il y a moins de cinq minutes. »

Le policier s’approcha immédiatement de Maya. Son regard professionnel balaya la jeune femme grelottante, le sol jonché de porcelaine brisée, la fenêtre grande ouverte sur le gel, puis se posa sur Ethan avec un dégoût à peine voilé.

« Madame, avez-vous été victime de violences physiques ou psychologiques de la part de cet individu ? » demanda le brigadier avec une douceur respectueuse.

Maya hésita une seconde. Je sentis la terreur ancestrale qui nouait sa gorge, cette peur des victimes qui croient toujours que la vérité aggravera leur sort. Je posai ma main chaude sur sa nuque.

« N’aie plus peur, Maya. Dis-lui. Il ne pourra plus jamais te toucher. »

Maya releva la tête. Pour la première fois depuis des mois, la lueur de dignité que son mari avait tenté d’étouffer reprit feu dans ses prunelles sombres.

« Oui », dit-elle clairement. « Il m’a attrapé le bras ce matin pour me forcer à nettoyer le sous-sol à l’eau froide. Il m’a privée de mon téléphone depuis trois jours. Il a détruit mes papiers d’identité hier soir parce que je voulais aller voir ma mère. Et il vient de jeter cette assiette sur moi. »

« C’est un mensonge ! » éructa Ethan en avançant vers le policier. « Elle est folle ! Elle prend des antidépresseurs ! C’est elle qui crée des scènes ! »

Le second policier fit un pas en avant, la main posée avec fermeté sur son ceinturon. « Monsieur, reculez immédiatement. Restez contre ce mur et taisez-vous, ou nous procédons à une interpellation immédiate pour entrave et outrage. »

Ethan déglutit péniblement. Sa superbe s’était totalement évaporée. Il regarda sa mère, mais Béatrice était occupée à fouiller son sac à main d’une main tremblante, les yeux hagards, réalisant que le monde doré qu’elle s’était imaginé venait de s’effondrer sous ses pieds.

PARTIE 5 : Le dépouillement

Maître Vance posa sa serviette sur un coin de table dégagé et sortit une liasse de documents épais et tamponnés.

« Nous allons procéder méthodiquement », annonça l’avocat en ajustant ses lunettes. « Monsieur Ethan Miller, voici la notification formelle de révocation de la convention d’occupation du domaine des Marronniers. Vous avez exactement quarante-cinq minutes pour rassembler vos effets strictement personnels, à savoir vos vêtements et vos documents administratifs personnels. »

« Quarante-cinq minutes ?! » hurla Ethan, au bord de l’hystérie. « Mais mes meubles ! Mon home-cinéma ! Mes bouteilles de grand cru ! »

« Rien de tout cela ne sortira d’ici ce soir », intervins-je d’une voix calme et souveraine. « Ces biens feront l’objet d’un inventaire contradictoire dès demain matin sous séquestre judiciaire pour garantir les créances et dommages-intérêts que Maya réclamera dès demain devant le juge aux affaires familiales. Mais ce n’est pas tout, Ethan. Tu as oublié un détail capital. »

Il me fixa avec des yeux exorbités. « Quel détail ? Qu’est-ce que tu racontes encore, vieille folle ? »

« Ton entreprise, Miller Logistique », repris-je avec une satisfaction froide. « Tu as passé l’année à chercher un investisseur providentiel pour combler le trou de trois cent mille euros causé par ta gestion catastrophique et tes goûts de luxe. Tu as signé il y a six mois un protocole d’accord avec le fonds d’investissement Aurelius Capital pour une prise de participation majoritaire assortie d’un apport en compte courant qui devait te sauver de la faillite personnelle. »

Le souffle d’Ethan se bloqua net dans sa poitrine. Ses yeux s’élargirent d’une terreur pure, absolue.

« Aurelius… Aurelius, c’est… »

« Aurelius Capital est une filiale à cent pour cent du groupe Sterling. C’est moi qui ai signé l’autorisation de crédit. C’est moi qui ai garanti ta solvabilité auprès de tes créanciers bancaires pour éviter que Maya ne soit éclaboussée par ta déroute. »

Je fis un pas vers lui, le toisant de toute ma hauteur.

« Tu as cru épouser une fille sans défense que tu pourrais modeler à ta guise, soumettre à tes caprices et à ceux de ta mère vipérine. Tu pensais que sa discrétion était une faiblesse. Mais Maya porte mon sang. Et moi, Ethan, je ne pardonne jamais à ceux qui brisent ce que j’ai mis ma vie à protéger. »

Je me tournai vers Alexandre. « Alexandre, où en est la procédure de rupture de convenance pour Aurelius ? »

« La clause de moralité et de défaut de gouvernance a été actionnée à dix-neuf heures trente, Hélène », répondit l’avocat d’une voix monocorde. « Les comptes de la société Miller Logistique sont bloqués à titre conservatoire depuis une demi-heure. Les banques partenaires ont reçu l’avis de cessation de garantie. Monsieur Miller sera assigné en faillite et redressement judiciaire dès lundi matin neuf heures. »

Un cri étouffé, grotesque, sortit de la bouche d’Ethan. Il tomba littéralement à genoux sur le parquet, indifférent aux éclats de vaisselle brisée qui s’enfoncèrent dans le tissu de son pantalon de costume sur mesure.

« Hélène… non… s’il vous plaît… vous ne pouvez pas faire ça… Je… j’aime Maya ! C’était juste une dispute, une mauvaise passe ! Béatrice est difficile, vous le savez, elle mettait de la pression, mais moi… moi j’ai toujours voulu le bien de Maya ! »