« Ce n’était pas moi ! » cracha-t-il en avançant d’un pas lourd, brandissant la barre de fer. « C’était l’idée de mère ! C’est elle qui a tout orchestré avec ce vieux boucher vétérinaire qu’elle paie depuis trente ans ! Moi, je voulais juste qu’elle signe la cession des terrains ! Mais cette garce s’est battue ! Elle a griffé, elle a mordu, elle a caché les clés ! »
« Pose cette barre, Caleb. »
« Tu as toujours tout eu ! Le respect du père, la carrière, la femme parfaite ! Moi, je n’ai eu que les restes et les dettes ! »
Il leva le tisonnier et chargea en poussant un cri d’animal acculé.
À cet instant précis, le monde ralentit. Mon bras gauche berçait fermement mon enfant contre mon torse, le protégeant de mon propre corps. Mon bras droit était libre. Je n’esquivai pas en arrière : je plongeai en avant, réduisant l’espace pour lui ôter l’avantage de l’allonge de son arme.
Le tisonnier fendit l’air avec un sifflement sinistre, manquant mon épaule de quelques centimètres pour s’écraser contre le chambranle en bois qui explosa en échardes. Avant qu’il ne puisse amorcer un second mouvement, j’envoyai la pointe de ma botte militaire dans son genou gauche avec une précision chirurgicale.
Le craquement du cartilage et de l’os fut net, suivi immédiatement d’un hurlement d’agonie.
Caleb s’effondra sur le flanc, lâchant le fer forgé. Sans lui laisser le temps de reprendre son souffle, j’abattis mon coude droit sur la charnière de sa mâchoire. Le choc fit claquer ses dents et éteignit instantanément la lumière dans ses yeux. Il s’affala, inerte, le visage contre les lattes de chêne.
Mon fils s’était remis à pleurer, effrayé par le vacarme de l’affrontement.
« Chut… c’est fini, petit. Papa est là », murmurai-je, le souffle court, sentant l’adrénaline battre à mes tempes.
Mais ce n’était pas fini.
En bas, un claquement sec retentit : la détonation caractéristique d’une porte d’entrée qui claque sous une rafale de vent, suivie du bruit lourd d’un moteur de grosse cylindrée qui tournait au ralenti dans l’allée gravillonnée.
Eleanor.
Je ramassai le tisonnier au cas où, glissai la carte mémoire dans la poche zippée de ma poitrine, et descendis prudemment l’escalier, marchant le long des murs pour éviter les craquements des marches.
Le salon était vide.
Le cercueil d’Emily était toujours là, solitaire et froid au milieu des candélabres dont les flammes vacillaient sous le courant d’air. Mais Eleanor n’était plus sur sa chaise. Par la baie vitrée du salon, je vis les feux arrière rouges de la berline familiale s’allumer sous les trombes d’eau. Elle tentait de fuir avant l’arrivée des secours militaires.
Je me précipitai vers le vestibule. Mais au moment où j’atteignais le seuil, une ombre massive apparut dans l’embrasure de la porte extérieure.
Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un ciré sombre ruisselant d’eau de pluie, un sac médical en cuir à la main, venait de couper la route. C’était Arthur Vance, l’ancien médecin vétérinaire du comté, radié dix ans plus tôt pour trafic d’analgésiques et complice de longue date des manigances de ma mère.
« Eleanor m’a dit que le soldat créait des problèmes », dit Vance d’une voix rauque en sortant un revolver de calibre moyen de la poche de son manteau. « Dommage. Si tu étais resté au Moyen-Orient, tu serais encore en vie pour recevoir la lettre de condoléances. »
Il leva le canon vers moi.
Dans un espace clos, face à une arme à feu chargée et avec un nourrisson dans les bras, les règles d’engagement militaire sont brutales : la moindre demi-seconde d’hésitation est mortelle. Je n’avais pas d’arme à feu dégainée, mais j’avais le poids de l’inertie et l’effet de surprise.
Sans reculer d’un millimètre, je lançai le tisonnier lourd en fer forgé de toutes mes forces, en rotation, directement vers son visage.
Vance eut le réflexe instinctif de lever les bras pour parer l’impact du projectile d’acier. Le fer frappa ses avant-bras avec un bruit sourd, désaxant la trajectoire de son tir. Le coup de feu partit dans une déflagration assourdissante, logeant la balle dans le plâtre du plafond au-dessus de ma tête.
Profitant de la fumée et de son déséquilibre, je franchis les trois mètres qui nous séparaient. D’un balayage féroce de la jambe arrière, je fauchai ses appuis. Vance s’écrasa sur le porche en pierre mouillée, son revolver glissant sur les dalles trempées pour disparaître dans les buissons d’hortensias.
Avant qu’il ne puisse esquisser un geste vers sa ceinture, j’écrasai ma semelle contre son plexus solaire, expulsant l’air de ses poumons dans un râle étouffé.
« Tu as posé les mains sur Emily », dis-je, mon regard plongeant dans le sien avec une noirceur glaciale qui fit disparaître l’ombre d’arrogance sur son visage flétri. « Tu vas rester couché ici sous la pluie jusqu’à ce que les fédéraux viennent te chercher. Si tu tentes de te relever, je m’assurerai que tu ne marcheras plus jamais de ta vie. »
Ses yeux écarquillés par la terreur confirmèrent qu’il avait compris. Il resta plaqué au sol, tremblant et suffoquant sous les bourrasques froides.
Au même instant, au bout de l’allée bordée de vieux chênes séculaires, deux silhouettes massives de véhicules tout-terrain noirs de l’armée surgirent de l’obscurité, leurs gyrophares bleus et rouges perçant le rideau d’eau diluvienne. Les pneus crissèrent sur le gravier mouillé alors que les véhicules bloquaient complètement la grille de sortie, prenant au piège la berline d’Eleanor qui tentait une manœuvre désespérée.
Des projecteurs tactiques s’allumèrent, inondant la propriété d’une lumière blanche impitoyable.
Des portières claquèrent avec la précision militaire. Des agents en tenue d’intervention du CID et des membres de la police d’État, gilets pare-balles serrés et fusils d’assaut en position de patrouille basse, se déployèrent instantanément en éventail autour de la berline coincée.
« Coupez le moteur ! Les mains sur le volant ! » aboya une voix amplifiée par un mégaphone.