Je me suis tenue là, dans l’obscurité moite du sous-sol, ruisselante, laissant l’eau goutter sur la terre battue. Au-dessus de ma tête, le plancher grinçait sous des pas précipités. Ils étaient dans la cuisine, leurs voix basses, heurtées, portées par une nervosité fébrile. Je ne pouvais pas distinguer chaque mot à travers les solives, mais je n’en avais pas besoin pour imaginer leurs visages. J’en avais assez entendu sur le pont.

Il me fallait trouver ce papier. Et je devais comprendre ce qu’ils préparaient avant que l’obscurité ne tombe tout à fait.

L’air de la cave sentait la pomme de terre germée et le calcaire humide. Mes dents claquaient si fort que je devais serrer la mâchoire à m’en meurtrir les gencives pour ne pas trahir ma présence. Sur une étagère poussiéreuse, derrière les bocaux de tomates séchées qu’Harold avait empilés avant sa maladie, reposait une vieille veste de chasse en toile cirée doublée de laine. Je l’ai enfilée sur ma robe détrempée. L’odeur de tabac froid et de pinède de mon mari m’a enveloppée d’un coup, ramenant un semblant de chaleur dans mes membres gourds. C’était comme si sa main calleuse se posait sur mon épaule pour me retenir de flancher.

« Reste debout, Martha, semblait-il me murmurer. Reste debout pour la petite. »

Au plafond, les pas se déplaçaient de la cuisine vers le bureau d’Harold. Claire parlait fort, libérée de la contrainte du murmure maintenant qu’elle me croyait prisonnière de la rivière.

« Il faut appeler le notaire tout de suite, disait-elle. L’acte est paraphé. Avec la clause de cession totale et la renonciation aux droits de succession, Nora est légalement rayée de la carte. Tout revient à l’acquéreur du consortium immobilier dès demain midi. »

La voix d’Owen répondit, étouffée, brisée par cette lâcheté qui l’avait toujours caractérisé depuis l’enfance :

« Et le corps, Claire ? Si le courant la rejette sur la berge avant qu’on ait signé les actes de vente définitifs ? Si les flics posent des questions sur les traces de roues près de la rive ? »

Un claquement sec retentit. Une main qui frappe sur le bois verni du bureau.

« Il n’y aura pas de questions ! La vieille avait des absences, tout le village le sait parce que j’ai pris soin de le raconter au médecin et au curé depuis trois mois ! Elle est sortie seule dans son fauteuil pendant que nous étions aux courses, elle a perdu le contrôle sur la pente et a glissé. C’est un tragique accident domestique. Le ruisseau est en crue avec les pluies d’hier, son corps sera à des kilomètres dans le fleuve avant que quelqu’un ne s’en aperçoive. D’ici là, le virement des promoteurs sera bloqué sur le compte aux îles Caïmans. Maintenant, trouve les doubles des clés du coffre. »

La renonciation aux droits de succession. C’était donc cela.

Harold n’avait jamais fait confiance au sens des affaires d’Owen, sachant son fils influençable et dévoré par une ambition médiocre. Dans son testament authentique, Harold avait stipulé que les quatre-vingts hectares de terres agricoles et les bois bordant le ruisseau devaient revenir en indivision stricte à Nora et moi, avec interdiction formelle de vendre à des promoteurs industriels sans l’accord unanime des deux femmes de la famille. Owen n’avait hérité que d’une rente modeste et de l’usufruit d’un hangar en ville. Claire avait toujours nourri une rancœur venimeuse contre cette décision.

Pour contourner ce verrou, ils avaient monté une mascarade infâme. Ils avaient isolé Nora, l’avaient abreuvée de mensonges pour la décourager d’approcher de la maison, et avaient rédigé un acte de cession frauduleux où je transférais prétendument la totalité de mes pouvoirs à Owen en le désignant tuteur légal pour incapacité mentale avérée. Pire encore : ils avaient forgé un document affirmant que Nora renonçait à sa part en échange d’une compensation financière dérisoire qu’elle n’avait évidemment jamais touchée.

Mes mains, autrefois si douces pour bercer mes enfants, se sont crispées en deux poings d’acier au fond des poches de la veste.

Je savais où se trouvaient les originaux. Harold avait fait fabriquer un double fond sous le plancher de la réserve attenante à la cave, un recoin secret que même Owen ignorait, car mon mari considérait que la terre devait garder ses secrets sous ses fondations les plus anciennes. C’était là que reposait le véritable testament, paraphé par Maître Vaneau dix ans plus tôt, ainsi que le titre de propriété original gravé du sceau notarié du canton.

Mais le faux document, celui qui portait ma prétendue signature tremblotante et qui devait sceller la ruine de Nora, était là-haut. Dans les mains d’un fils que j’avais porté dans mon ventre.

J’ai attendu. J’ai laissé passer une demi-heure, chaque seconde s’égrenant comme une goutte de poison. Puis, le bruit d’une voiture approchant sur le chemin de terre a fait vibrer les vitres étroites du soupirail.

Des phares ont balayé les murs de pierre crépis de salpêtre. Une portière a claqué.

« C’est Delorme, a lancé Claire d’en haut. Le représentant du groupe de construction. Il a apporté les chèques de garantie et les contreseings. Reste calme, Owen. Bois un verre de whisky et essuie ta sueur, tu as l’air d’un coupable. »

Des pas lourds ont foulé les marches du perron, suivis de salutations formelles dans l’entrée. Le représentant avait cette voix mielleuse, métallique, des hommes qui achètent la mémoire des familles au mètre carré pour y couler du béton.

C’était mon heure.

Je connaissais cette maison dans ses moindres recoins, dans chaque souffle de ses poutres. Je savais quelle latte grinçait sous la semelle et quelle charnière gémissait sous la brise. J’ai contourné l’escalier principal pour emprunter l’ancien conduit de service, un passage étroit condamné jadis pour faire passer la tuyauterie de la chaudière, qui débouchait discrètement derrière une porte dérobée dans le vestibule, à l’ombre de la grande horloge comtoise.

Je suis montée pas à pas, nue-pieds sur les marches de sapin brut, glissant comme un spectre né de la vase et de la trahison.