Il se tenait au pied des marches en marbre. Il était splendide dans son smoking sur mesure. Il ajustait frénétiquement sa boutonnière d’œillet blanc, faisant des pas de clerc. Dès qu’il vit la Twingo se garer, son visage s’illumina d’un soulagement sincère.
Il s’avança vers la voiture, devançant ses parents qui le suivaient d’un pas plus mesuré.
Je descendis du véhicule.
Un murmure parcourut la foule. Ma robe, si différente du modèle traditionnel que la mère d’Antoine avait aperçu lors des essayages – et qu’elle avait qualifié de « charmant pour une fille de votre milieu » –, attira immédiatement les regards.
Antoine s’arrêta devant moi. Il fronça légèrement les sourcils en détaillant la coupe audacieuse du vêtement, mais ses yeux brillaient d’une tendresse inconditionnelle.
« Emma… tu es sublime, » chuchota-t-il en me tendant la main. « Tu as changé de robe ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Ta belle-mère m’a dit que tu avais eu un problème de dernière minute… »
Je ne pris pas sa main. Je fixai ses yeux bleus, cherchant désespérément une lueur de duplicité, une trace de culpabilité.
« Antoine, » dis-je d’une voix neutre. « Est-ce que tu m’aimes ? »
Il parut déstabilisé par la question, jetant un coup d’œil gêné vers ses parents qui venaient de nous rejoindre.
« Quelle question ! Évidemment que je t’aime. C’est le plus beau jour de ma vie. Que se passe-t-il ? Tu es toute pâle. »
Sa mère, Hélène Mercier, s’interposa, ajustant son étole en vison avec un petit rire condescendant. « Allons, allons, les enfants. Ne faisons pas attendre Monsieur le Maire. La presse locale est là, et les photographes trépignent. Emma, ma chère, cette robe est… originale. Un peu théâtrale pour une cérémonie civile, mais soit. Rentrons. »
Son père, Gabriel Mercier, l’homme au regard d’acier et à la poignée de main de banquier, me gratifia d’un signe de tête distant. Il ne me regardait pas dans les yeux. Jamais.
J’aperçus Maître Roche et l’huissier qui s’étaient glissés discrètement au fond du rassemblement, restant en retrait près des grands piliers du hall d’entrée. Maître Roche me fit un geste imperceptible de la tête : tout était prêt.
« Oui, » dis-je en regardant la famille Mercier, puis en portant mon regard sur Josiane et mon père qui s’étaient approchés, blêmes. « Rentrons. Ne faisons pas attendre la justice. »
VI. Le théâtre de la mairie
La salle des mariages de l’hôtel de ville était imposante. Boiseries sombres, lustres en cristal, peintures républicaines représentant la Justice et l’Abondance aux plafonds. Les pas des invités résonnaient sur le parquet ciré comme des coups de marteau.
Antoine et moi prisent place sur les deux fauteuils en velours rouge réservés aux futurs époux.
Au premier rang, à droite, la famille Mercier s’installa avec une assurance tranquille. À gauche, mon père et Josiane s’assirent. Josiane gardait les bras croisés, le regard fixe, tandis que mon père s’effondrait sur son siège, la tête basse, comme un condamné attendant la hache.
Le Maire, un homme d’une cinquantaine d’années portant son écharpe tricolore en bandoulière, s’installa derrière le grand bureau en chêne. Il ajusta ses lunettes, sourit à l’assemblée et ouvrit le registre civil.
« Mesdames, Messieurs, nous sommes réunis ce jour pour célébrer l’union entre Antoine Gabriel Mercier et Emma Éliane Fabre… »
Le discours protocolaire commença. Le Maire parla de l’engagement, du respect mutuel, de la solidarité entre époux. Chaque mot résonnait dans mon esprit comme une ironie tragique.
Antoine me sourit poliment, cherchant ma main sous la table. Je me retirai doucement, prétendant ajuster mon drapé.
« Nous allons maintenant procéder à la lecture des articles du Code Civil, » déclara le Maire d’une voix monotone.
Il lut les articles 212, 213, 214. Puis il referma le dossier vert et leva les yeux vers nous.
« Antoine Mercier, consentez-vous à prendre pour épouse Emma Fabre ici présente ? »
Antoine n’hésita pas une seconde. Il se tourna vers moi, un grand sourire aux lèvres.
« Oui, je le veux. »
Un murmure d’approbation parcourut le premier rang chez les Mercier.
Le Maire se tourna vers moi.
« Emma Fabre, consentez-vous à prendre pour époux Antoine Mercier ici présent ? »
Le silence s’abattit sur la salle. Un silence si lourd qu’on aurait pu entendre la respiration saccadée de mon père au premier rang.
Je ne répondis pas immédiatement. Je me levai doucement de mon fauteuil.
Antoine me regarda avec étonnement. « Emma ? » chuchota-t-il.
Je me tournai face à l’assemblée, dos au Maire, dominant la salle. Mon regard balaya les visages : les amis d’Antoine perplexes, la famille Mercier agacée par ce manquement à l’étiquette, et Josiane, dont la mâchoire s’était crispée.
« Avant de répondre à cette question, Monsieur le Maire, » dis-je, ma voix résonnant avec une clarté cristalline sous les lustres de cristal, « j’ai une question à poser à l’assemblée. Particulièrement à mon père, à sa femme, et aux parents de mon fiancé. »
Hélène Mercier se redresa immédiatement, indignée. « Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Emma, rasseyez-vous ! »
« Silence ! » lancai-je d’un ton si péremptoire qu’Hélène en resta la bouche bée.
Le Maire, troublé, tenta d’intervenir. « Mademoiselle Fabre, la procédure civile ne prévoit pas… »
« La procédure civile prévoit que le consentement doit être libre et éclairé, Monsieur le Maire, » le coupai-je en tirant la chemise beige cartonnée de mon petit sac de mariée. « Et mon consentement a été trompé depuis le premier jour. »
Antoine se leva à son tour, complètement perdu. « Emma, de quoi tu parles ? C’est une plaisanterie ? »
« Non, Antoine, ce n’est pas une plaisanterie. C’est l’histoire de la création de la fortune de ta famille. Et c’est l’histoire de la ruine de la mienne. »
J’ouvris le dossier. Les murmures dans la salle s’intensifièrent. Les photographes, flairant le scandale, commencèrent à faire crépiter leurs appareils.