— J’ai rien signé pour retenir un père ici.
Cette phrase fit plus d’effet que n’importe quelle menace. Les deux autres combattants échangèrent un regard. Dorian se redressa dans la cage.
— Vous êtes sérieux ? C’est lui qui débarque chez nous et vous tremblez ?
— Personne ne tremble, répondit Sofiane. Mais ta copine est aux urgences, apparemment.
Dorian descendit de la cage d’un bond. Il avait les poings fermés, les épaules hautes. Je connaissais cette posture. Toute sa force servait à faire croire qu’il contrôlait encore l’espace.
— Elle est tombée, dit-il.
Je n’ai rien répondu.
Il continua, exactement comme le commandant Lemoine me l’avait conseillé.
— Elle a commencé à hurler. Elle m’a poussé. J’ai juste voulu la calmer.
Serge ferma les yeux une seconde.
— Tais-toi, Dorian.
Mais Dorian était lancé.
— Elle sait très bien comment me provoquer. Tout le monde le sait.
Cette fois, personne ne rit.
Je sentis mon téléphone vibrer dans la poche intérieure de ma veste. Une seule vibration courte. Le signal convenu avec Lemoine : il avait entendu assez pour comprendre que la situation changeait, et une patrouille était en route. Le dictaphone n’était pas mon seul filet. Mon téléphone, posé en appel ouvert avant d’entrer, transmettait aussi le son à distance.
Dorian aperçut mon regard vers la veste.
— T’as appelé les flics ?
— Je t’ai dit que je n’étais pas venu me battre.
Il se tourna vers Serge.
— Ferme la porte du fond.
Serge hésita.
Ce fut la première fois que je vis la peur passer sur son visage. Pas la peur de moi. La peur de comprendre qu’il pouvait être entraîné avec Dorian dans une histoire qu’il avait jusque-là traitée comme une mauvaise plaisanterie.
— Dorian, arrête tes conneries.
— Tu faisais moins le malin il y a deux minutes, répondit-il.
Sofiane ouvrit complètement le passage vers la sortie.
— Moi, je me casse.
— Personne ne part ! cria Dorian.
Une sirène passa au loin, puis une seconde. Pas encore devant la salle, mais assez près pour faire tourner toutes les têtes.
Dorian sortit son téléphone et appela quelqu’un. Il ne mit pas le haut-parleur, mais nous entendions sa moitié de conversation.
— Tonton, y a le père de Marion ici… Non… il a enregistré… Je sais pas… Serge est là… Oui.
Son visage se crispa.
Il raccrocha et me fixa.
— Tu ne sais pas avec qui tu joues.
— Justement. C’est pour ça que je n’ai pas joué.
Quelques secondes plus tard, on frappa violemment à la porte vitrée. Deux policiers en uniforme entrèrent, suivis d’un officier en civil que je reconnus : Lemoine.
À cet instant, tout le monde se mit à parler en même temps.
Serge prétendit que je les avais provoqués. Dorian affirma que j’étais venu armé. Un des combattants dit n’avoir rien vu. Sofiane, lui, resta adossé au mur, les bras croisés.
Lemoine leva la main.
— Une personne à la fois.
Puis il me regarda.
— Monsieur Harel, vous sortez avec moi.
Je n’ai pas protesté. C’était précisément ce que j’attendais : sortir sans que personne puisse transformer les minutes suivantes en règlement de comptes.
Sur le trottoir, l’air d’octobre me parut presque glacé après la chaleur de la salle. Mes mains se mirent à trembler. Pas de peur. De décharge. Je réalisai alors seulement à quel point j’avais été en colère.
Lemoine le vit.
— Vous aviez dit que vous ne feriez rien.
— Je n’ai rien fait.
— Vous êtes entré dans une salle avec cinq hommes énervés. Ce n’est pas rien.
Il avait raison. Je n’ai pas cherché d’excuse.
Je lui remis le dictaphone.
— Il a reconnu avoir frappé Marion.
— J’ai entendu une partie. Mais ce sera à elle de parler, Robert. Pas à vous à sa place.
Cette phrase me resta dans la tête pendant tout le trajet vers l’hôpital.
Marion était dans une chambre d’observation. Une lumière blanche tombait du plafond. Elle avait une perfusion au bras gauche et le visage sans maquillage, gonflé près de la tempe. Quand elle me vit, elle comprit immédiatement que je n’étais pas allé directement la rejoindre.
— Tu es allé le voir.
Ce n’était pas une question.
Je me suis assis sans m’approcher davantage.
— Oui.
Elle ferma les yeux.
— Papa… je t’avais demandé de ne rien faire.
Claire se tenait près de la fenêtre, les bras serrés autour d’elle. Elle ne me défendit pas.
— Je ne l’ai pas touché, ai-je dit.
— Ce n’est pas ça qui me fait peur.
Sa voix se brisa.
— Tu ne comprends pas. Étienne connaît des gens. Dorian disait qu’il pouvait faire perdre son travail à maman. Qu’il pouvait envoyer quelqu’un chez vous. Il me montrait des photos de votre maison.
Je sentis la colère remonter, mais la phrase de Lemoine revint : ce sera à elle de parler.
Alors, pour la première fois depuis des mois, je me tus vraiment.
Marion regarda ses mains.
— Il a commencé par casser des choses. Mon téléphone. Une tasse. Une porte de placard. Ensuite, il s’excusait. Il arrivait avec des fleurs, il pleurait, il disait qu’il avait peur de me perdre. Après, il a commencé à me pousser. Puis à me tenir les poignets. Et chaque fois, il disait que c’était moi qui l’avais obligé à aller jusque-là.
Claire s’assit de l’autre côté du lit.
— Et ce soir ?
Marion avala difficilement.
— J’ai dit que je partais.
Elle nous raconta qu’elle avait préparé un sac pendant que Dorian était à l’entraînement. Il était rentré plus tôt. Il avait trouvé ses affaires. Il avait pris ses clés, puis son téléphone. Quand elle avait tenté de récupérer l’appareil, il l’avait poussée contre le plan de travail de la cuisine. Elle était tombée sur le côté. Il l’avait relevée brutalement par les bras. Elle avait heurté le mur une seconde fois.
— Après, il m’a dit de dire que j’étais tombée dans l’escalier.