Élodie secoua la tête.
— Non. Lui, il savait exactement quel mensonge raconter à chacun.
La procureure chargée du dossier, Camille Delaunay, prit sa déposition le soir même.
Élodie parla du trou, de la procuration, de l’héritage et des mois de manipulation.
Camille posa ensuite un dossier sur la table.
— Le placement de 520 000 € existe bien. Mais votre mari affirme que vous lui aviez donné l’autorisation de le gérer.
— Jamais.
— Il a fourni des documents médicaux indiquant des épisodes de confusion.
Élodie sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Ces documents sont faux.
Le lendemain matin, Claire demanda à parler.
Elle arriva escortée par une gendarme, les yeux rougis, avec une chemise cartonnée serrée contre sa poitrine.
— Je ne mérite pas que tu me pardonnes, dit-elle à Élodie. J’ai vu ce qu’ils faisaient. J’ai même participé. Mais je peux encore arrêter de mentir.
Dans la chemise se trouvaient une copie du testament de Madeleine, des attestations médicales falsifiées et des factures émises par une société appelée DM Gestion Patrimoine.
Puis Claire sortit une vieille photographie.
On y voyait Damien, beaucoup plus jeune, devant une maison au bord d’un lac.
Il tenait dans ses bras une femme enceinte.
Au dos, une date remontant à 7 ans.
Élodie resta figée.
— Qui est cette femme ?
Claire baissa les yeux.
— Isabelle. Son épouse.
Élodie eut l’impression de tomber à nouveau dans le trou.
Damien lui avait juré n’avoir jamais été marié.
— Où est-elle ?
— Ma mère a toujours raconté qu’elle était partie avec quelqu’un. Mais ce n’est pas vrai.
Claire posa alors sur la couverture un pendentif en argent.
Élodie le connaissait.
Monique disait qu’il avait appartenu à une cousine décédée.
Claire retourna la photo.
Une inscription était encore lisible :
« Maison de Madeleine, lac d’Annecy. »
Quelques heures plus tard, l’ancien notaire de Madeleine, Maître Benoît Lemaire, arriva à l’hôpital.
Ce qu’il révéla rendit l’affaire encore plus sombre.
Madeleine n’avait pas laissé 1 seul patrimoine à Élodie.
Il y en avait 2.
Le premier représentait les 520 000 €.
Le second comprenait la maison près du lac, plusieurs terrains et surtout une pièce sécurisée contenant des archives familiales.
— Damien connaissait l’existence de ces documents avant même votre rencontre, expliqua le notaire.
Élodie blêmit.
— Comment ?
Benoît ouvrit un vieux carnet appartenant à Madeleine.
Un nom revenait sur plusieurs pages.
Gérard Moreau.
Le père de Damien.
Pendant des années, Gérard avait facturé à Madeleine de faux travaux d’entretien sur ses propriétés.
Le père d’Élodie, qui était expert-comptable, avait découvert les irrégularités.
Il avait commencé à rassembler des preuves.
Puis il était mort dans un accident de voiture.
À l’époque, tout le monde avait parlé d’une route mouillée et d’un virage mal négocié.
Dans le carnet, Madeleine avait écrit :
« Isabelle a trouvé les lettres de Gérard. Elle sait pourquoi ils cherchent les 2 filles. »
Élodie regarda Sophie.
— Les 2 filles… c’est nous.
Le téléphone de Camille sonna.
La procureure écouta longuement.
Puis elle leva les yeux.
— Isabelle est vivante.
Claire se mit à pleurer.
Isabelle vivait depuis 6 ans sous un autre nom dans le sud de la France.
Elle accepta de témoigner en visioconférence.
Sa voix tremblait.
Pas son récit.
Des années plus tôt, elle avait découvert des courriers dans lesquels Gérard évoquait la manipulation de la voiture du père d’Élodie.
Lorsqu’elle avait confronté Damien, il n’avait pas cherché à la rassurer.
Il avait appelé Monique.
À l’époque, Isabelle était elle aussi enceinte.
La famille l’avait enfermée pendant 2 jours dans une dépendance de la maison du lac.
Et pendant ce temps, Damien et sa mère avaient commencé à creuser près du ponton.
Élodie sentit son estomac se contracter.
— Un trou ?
Isabelle acquiesça.
— Comme le tien.
Le bébé qu’elle portait n’avait pas survécu aux violences et à sa fuite.
Elle-même n’avait réussi à s’échapper que grâce à Claire.
Claire avait alors 17 ans.
Elle avait laissé une porte ouverte et glissé de l’argent dans le sac d’Isabelle.
Puis, pendant des années, elle avait gardé le silence.
Isabelle, elle, avait emporté des lettres, des reçus et plusieurs enregistrements.
— Damien ne t’a pas épousée uniquement pour les 520 000 €, expliqua-t-elle à Élodie.
Élodie sentit Sophie lui prendre la main.
— Alors pourquoi ?
Isabelle inspira profondément.
— Parce que tu es la seule personne qui pouvait légalement ouvrir la pièce où Madeleine avait caché les preuves contre son père.
Cette phrase détruisit les derniers souvenirs heureux qu’Élodie conservait de son mariage.
Leur rencontre dans un café à Lyon.
Les fleurs.
Le mariage.
Les attentions.
Les projets de bébé.
Tout avait commencé par un calcul.
Sa mère arriva le lendemain.
Elle ne demanda pas pardon immédiatement.
Elle resta debout près de la porte.
— J’ai préféré croire Damien parce que c’était plus simple que d’admettre que quelque chose n’allait pas. J’ai choisi la tranquillité. Et je t’ai laissée seule.
Élodie la regarda longtemps.
— Je suis en colère contre toi.
— Je sais.
— Et ça ne va pas disparaître parce que tu pleures.
— Je sais aussi.
Pour la première fois, sa mère n’essaya pas de se justifier.
Quelques semaines plus tard, la justice fit perquisitionner la maison du lac.
Élodie s’y rendit avec Sophie, Camille et Maître Lemaire.
Elle marchait encore avec une canne.
Derrière une cloison condamnée, les enquêteurs découvrirent des contrats, des enregistrements, des relevés bancaires et surtout un rapport mécanique sur la voiture de son père.
Une pièce du système de freinage avait été volontairement endommagée.
Au fond d’une boîte, Élodie trouva une lettre de Madeleine.
Elle la lut avec une main posée sur son ventre.
« Élodie, si tu lis ceci, quelqu’un a probablement essayé de te convaincre que ta mémoire était le problème. Elle ne l’a jamais été. C’est justement parce que tu observes et que tu poses des questions qu’ils avaient peur de toi. »
À cet instant, le bébé donna un grand coup.