Elle ne s’est pas étouffée. Elle n’a pas eu peur. Elle a simplement souri à ses amies, a éclaté d’un rire pur qui n’appartenait qu’à elle, et s’est remise à courir vers les érables dorés.

De Dallas, nous n’avions plus que des échos lointains, étouffés par la distance. Elena m’avait envoyé les coupures de presse quelques mois plus tôt. Le procès pénal s’était achevé par la condamnation d’Evelyn Miller à cinq ans de prison ferme dans un établissement pénitentiaire de haute sécurité pour femmes du Texas, sa demande de libération conditionnelle pour raisons de santé ayant été rejetée avec fracas par un juge intransigeant. Ses amies mondaines lui avaient tourné le dos ; son immense maison de Dallas avait été saisie pour solder ses dettes judiciaires. Daniel, radié de son ordre professionnel et lâché par son cabinet, avait écopé de trois ans de prison avec sursis assortis de travaux d’intérêt général et d’une faillite personnelle retentissante. Il m’avait envoyé une lettre par le biais de son avocat il y a un an.

Je ne l’avais même pas décachetée. Je l’avais jetée directement dans le poêle à bois du salon, regardant l’encre noire se tordre sous les flammes avant de n’être plus qu’un tas de cendres grises emporté par le conduit de cheminée.

Certaines nuits, il m’arrive encore de me réveiller en sursaut, le souffle court, croyant entendre le bruit métallique d’une petite cuillère tombant sur une assiette en porcelaine blanche.

Mais je me lève doucement. Je marche pieds nus sur le plancher de pin jusqu’à la chambre de ma fille.

Dans l’obscurité tiède parfumée à la lavande, j’écoute le son le plus précieux, le plus parfait du monde : le souffle régulier, profond et paisible de Sophie qui dort, libre, vivante, et protégée à jamais de l’ombre de ceux qui voulaient la détruire.