« Monsieur », murmura Miller, « que voulez-vous que je fasse ? »
Julian releva la tête. Ses yeux, d’ordinaire si froids et calculateurs, étaient injectés de sang, brûlants d’une rage que Miller n’avait encore jamais vue chez aucun homme.
« Miller, trouve l’adresse du van gris. Tout de suite. Si tu mets plus de trente minutes, je te fais arrêter pour complicité de séquestration et dissimulation de preuves fédérales. Trouve-moi mes filles. »
À une quarantaine de kilomètres au nord de Seattle, la tempête commençait à frapper violemment les falaises de Mukilteo. Nichée au bout d’une allée de gravier bordée de thuyas géants, la petite maison de plain-pied que Claire louait depuis trois ans semblait frémir sous les bourrasques venues du détroit de Puget.
À l’intérieur, l’atmosphère était lourde. Maya et Lily, fatiguées par le voyage et le climat étrangement tendu, avaient fini par s’endormir dans leur chambre après avoir écouté Rachel leur lire trois fois la même histoire d’animaux marins.
Dans la cuisine, Claire faisait les cent pas, une tasse de thé refroidie entre les paumes. Ses mains tremblaient légèrement.
« Il sait, Claire », répéta Rachel pour la troisième fois en rangeant les assiettes du dîner. « Tu as vu son regard à l’aéroport. Un homme comme Julian Ashford ne laisse rien au hasard. Il a les moyens de retourner toute la côte Ouest en vingt-quatre heures. »
« Il ne touchera pas à mes enfants », siffla Claire entre ses dents serrées. « J’ai signé leurs actes de naissance sous mon seul nom de jeune fille. La loi ne le reconnaît pas comme leur père. S’il s’approche de cette maison, j’appelle la police, je contacte les médias, je déclenche l’enfer sur terre. »
« Et s’il utilise ses milliards ? S’il engage des détectives, des juges corrompus, s’il utilise la garde partagée pour te briser financièrement comme il l’a fait il y a six ans ? Claire, tu n’as pas les moyens d’affronter un procès contre Ashford Aerospace ! »
Le crissement soudain de gravier écrasé sous des pneus lourds figea les deux femmes sur place.
À travers les rideaux de lin du salon, deux faisceaux de phares blancs découpèrent les ténèbres de la nuit. Une berline noire venait de stopper net devant le perron, son moteur vrombissant avant de s’éteindre.
« Reste ici avec les filles », ordonna Claire, le visage subitement vidé de toute émotion, remplacé par ce masque d’acier que les années de lutte lui avaient forgé.
« Claire, ne sors pas… »
« Rachel, verrouille la porte de la chambre et n’ouvre à personne d’autre que moi. »
Claire marcha d’un pas lourd vers l’entrée, prit un tisonnier en fonte posé près du poêle à bois, et ouvrit la porte d’entrée au moment précis où une ombre gravissait les trois marches en bois du perron.
Sous la lumière jaune de la lampe extérieure, battu par le vent et la pluie glacée, Julian Ashford se tenait immobile.
Il n’avait plus son manteau de cachemire. Sa chemise blanche était trempée, collée à sa peau, ses cheveux noirs plaqués sur son front ruisselant d’eau. Mais ce ne fut ni son apparence débraillée ni son allure de naufragé qui coupa le souffle de Claire : ce fut l’expression de son visage. Le masque de marbre du milliardaire impitoyable avait volé en éclats. Devant elle ne se tenait plus le titan de la tech, mais un homme dévasté, les joues creusées par un effondrement intérieur sans précédent.
« Pose ce tisonnier, Claire », dit-il d’une voix brisée, presque inaudible au milieu des rafales de vent. « Tu n’en auras pas besoin. Je ne viens pas pour me battre. »
« Fais un pas de plus et je te fracasse la mâchoire, Julian », répliqua-t-elle, tenant l’outil de fer à deux mains, les muscles de ses bras bandés sous son pull de laine. « Tu n’as aucun droit ici. Tu as signé les papiers. Tu m’as dépossédée de tout ce que j’avais créé, tu as effacé mon nom de chaque publication scientifique. Que veux-tu de plus ? Mes enfants ? Je te tuerai avant que tu ne poses ne serait-ce qu’un doigt sur elles. »
Julian ne fit aucun geste d’intimidation. Au contraire, il tomba lourdement à genoux sur les planches humides de la terrasse, les mains ouvertes vers le ciel en signe de reddition absolue.
« Elles sont mes filles, Claire », sanglota-t-il, les larmes se mêlant à la pluie qui coulait sur ses traits émaciés. « Elles sont mes filles, et je ne le savais pas. Je te jure devant Dieu que je n’en savais rien. »
« Ne joue pas la comédie ! » cria Claire, dont les digues de calme venaient de céder sous l’assaut d’une colère trop longtemps réprimée. « Tu savais tout ! Ta mère m’a fait traquer par des détectives privés pendant toute ma grossesse ! Elle m’a envoyé des courriers anonymes m’ordonnant d’avorter sous peine de me faire enfermer pour violation de secret industriel ! Elle a tout fait pour que ces petites ne voient jamais le jour ! »
Julian ferma les yeux avec une expression de souffrance physique si pure que Claire en resta interdite, le tisonnier suspendu dans les airs.
« Je n’étais pas au courant », répéta-t-il d’une voix sourde, étranglée par l’angoisse. « Victoria m’a menti sur toute la ligne. Elle m’a fait croire que tu m’avais trompé avec Theo. Elle a payé Theo deux millions et demi pour qu’il s’en aille et signe de faux aveux. Elle a dissimulé les rapports de filature dans son propre coffre privé. Je viens de tout découvrir il y a deux heures. Regarde… par pitié, Claire, regarde ça. »
Il tira de sa veste trempée une chemise cartonnée épaisse, protégée à la hâte dans un sac plastique zippé, et la déposa sur la première marche du perron avant de reculer à quatre pattes dans la boue pour ne pas paraître menaçant.