« Vos avocats ont vérifié des copies falsifiées fournies par un clerc marron que Jake Mitchell a payé avec des caisses noires », répliqua Vance en tendant la main vers les documents que je tenais. Je lui remis l’acte scellé. Vance chaussa ses lunettes à monture d’or, parcourut les premières lignes avec une rapidité d’aigle, puis laissa échapper un rire bref, sec et sans joie.
« Exactement comme je le soupçonnais », poursuivit le vieil avocat en se tournant vers l’assemblée. « Cet acte constitue un testament fiduciaire irrévocable. Arthur Mitchell possédait soixante pour cent des parts effectives de Mitchell Haulage par le biais d’un trust non dissoluble. À sa mort, ces soixante pour cent ne revenaient ni à son épouse Linda, coupable d’abandon de domicile conjugal prouvé par constat d’huissier annexé ici-même, ni à son fils Jake, destitué pour faute lourde et détournement d’actifs sociaux. »
Vance fit une pause délibérée, laissant le venin de la vérité s’infiltrer dans chaque recoin de la salle de bal.
« La totalité des actions avec droit de vote, l’intégralité des terrains d’entrepôts de la vallée de Cumberland, ainsi que les droits d’exploitation exclusifs de la marque ont été légués à un trust éducatif et patrimonial unique, dont l’unique bénéficiaire en nue-propriété est Mason Edward Mitchell, sous l’administration légale exclusive et totale de sa mère, Nora Mitchell. »
Un vacarme indescriptible explosa dans la pièce.
Des femmes de sénateurs étouffaient des gloussements nerveux derrière leurs éventails en plumes ; des banquiers et des entrepreneurs retiraient discrètement leurs cartes de visite des poches de Jake ; les invités des rangs arrière commencèrent à se lever pour quitter les lieux avant l’inévitable arrivée de la police.
Jake tomba à genoux sur le plancher de l’estrade, parmi les pétales de roses blanches piétinées. Sa chemise de créateur était trempée de sueur et de vinasse. « Nora… Nora, écoute-moi… C’est faux, c’est une erreur… Papa perdait la tête, tu le savais bien ! Nous sommes ton sang ! Tout ce que j’ai fait, c’était pour préserver l’entreprise, pour sauver le nom des Mitchell ! On peut arranger ça entre nous… On partage en parts égales ! Cinquante-cinquante ! Maman a besoin de sa rente, elle est malade, tu ne peux pas la jeter à la rue ! »
Linda se jeta à son tour contre mes jambes, ses doigts manucurés s’agrippant au bas de ma vieille robe noire. Les larmes traçaient des sillons noirs de mascara sur son fond de teint coûteux. « Nora, ma fille chérie… Je t’en supplie. Ne nous fais pas ça devant tout Nashville. Pense à l’honneur de ton père ! Pense à ce que les gens vont dire ! C’est ton petit frère ! Tu as toujours été la plus forte, la plus généreuse… Pardonne-lui, pardonne-nous ! »
Je baissai les yeux vers cette femme qui m’avait donné le jour, mais qui m’avait abandonnée aux ténèbres de la misère sans le moindre remords dès que l’argent avait commencé à couler à flots. Je me souvins de l’hiver précédent, lorsque le radiateur de mon modeste deux-pièces avait lâché en pleine vague de froid. J’avais appelé Linda pour lui emprunter cent cinquante dollars afin de réparer la chaudière. Elle m’avait répondu d’un ton sec qu’elle ne finançait pas la paresse, avant de raccrocher pour assister au gala de charité de l’opéra.
Je retirai lentement le bas de ma robe de ses doigts tremblants.
« L’honneur de mon père ? » murmurai-je, ma voix résonnant distinctement dans le micro que Mason tenait toujours braqué vers nous. « Papa est mort seul dans une chambre commune pendant que vous choisissiez la marbrerie de votre nouvelle villa. Vous n’avez jamais respecté sa mémoire. Vous avez simplement dévoré son cadavre. »
Je me tournai vers Harrison Vance. « Monsieur Vance, que prévoit la loi dans le cas où des actifs sous séquestre ont été illégalement engagés auprès d’institutions tierces ? »
« La loi est limpide, Nora », répondit le juriste avec un sourire d’acier. « Toutes les hypothèques souscrites par Jake Mitchell sont frappées de nullité absolue. Les créanciers vont se retourner contre ses biens propres et ceux de ses complices. Et au vu des aveux enregistrés par votre courageux petit garçon, il ne s’agit plus seulement de droit civil. Le procureur général adjoint est assis à la table sept. Et je crois voir qu’il a déjà composé le numéro du bureau des fraudes financières. »
À la table sept, un homme d’une cinquantaine d’années, costume gris austère, reposa son téléphone sur la nappe immaculée et adressa à Jake un hochement de tête d’une froideur funeste.
Chapitre 5 – La déroute des imposteurs
La panique se mua en débandade grotesque.
Brittany Callahan arracha son voile en dentelle de Chantilly avec une violence hystérique, le jetant au visage de Jake. « Espèce de misérable parasite ! Tu m’as menti ! Tu n’as rien d’autre que des dettes et un procès criminel sur le dos ! Papa, annule les virements ! Fais bloquer les comptes du mariage immédiatement ! »
« C’est déjà fait », rugit Richard Callahan en saisissant sa fille par le bras pour l’entraîner hors de la scène. « Nous partons. Et vous, Mitchell, si vous approchez de ma fille ou de mes bureaux, je lâche mes équipes de sécurité sur vous. »
« Brittany, attends ! Chérie, écoute-moi ! » suppliait Jake en rampant sur le sol, tentant d’agripper la traîne souillée de celle qui était son épouse depuis moins de deux heures. Mais un garde du corps de Callahan lui écrasa la main du talon, le repoussant brutalement contre la structure en bois de l’arche nuptiale. L’imposant échafaudage de deux mille roses équatoriennes chancela, avant de s’effondrer dans un fracas étouffé, ensevelissant le marié sous un monticule de fleurs brisées, de fil de fer et de branches d’eucalyptus épineuses.
Linda poussait des gémissements d’animal blessé, assise sur les marches, les mains sur la tête, refusant d’affronter les regards dédaigneux de ses anciennes amies du cercle littéraire qui défilaient vers les portes de sortie en évitant soigneusement de croiser son regard.