Marcus s’était figé, un pied en arrière vers la porte vitrée. Sa chemise de marque, impeccable, semblait soudain trop étroite pour ses épaules tendues. À ses côtés, Vanessa ne souriait plus du tout. Ses ongles manucurés s’enfonçaient dans le cuir rouge de son sac à main de créateur avec une telle force que ses jointures blanchissaient.
« Restez là ? » répéta Marcus, sa voix perdant son timbre mielleux pour révéler une note sèche, presque agressive. « Docteur Bennett, vous dépassez les bornes. Ma mère est au plus mal, elle délire sous l’effet de la fatigue et de vos sédatifs. Vanessa et moi avons des dispositions urgentes à prendre. Des affaires de famille. »
« Aucune disposition ne sera prise avant que nous n’ayons tiré cette affaire au clair, monsieur Carter », répliqua le médecin sans lever la voix, mais avec une fermeté implacable.
Le docteur Bennett contourna le chariot d’instruments. D’un geste sec et méthodique, il s’avança vers la porte, tourna le loquet intérieur pour enclencher la serrure de sécurité, puis tira fermement les stores vénitiens, occultant la vue depuis le couloir des soins intensifs. Ce geste machinal provoqua chez ma belle-fille un tressautement d’effroi.
« Que fabriquez-vous ? Ouvrez cette porte immédiatement ! » glapit Vanessa, abandonnant toute sa fausse candeur. « Vous nous séquestrez ? Vous savez qui nous sommes ? Notre avocat sera prévenu dans les dix minutes ! »
« Faites donc intervenir votre avocat, madame Carter », répondit le médecin en croisant les bras. « Mais je doute que maître Delacroix apprécie d’être mêlé à un dossier qui relève désormais de la police criminelle. »
Le mot tomba comme un couperet. Criminelle.
Mon cœur rata un battement. Allongée, la tête enfoncée dans l’oreiller rêche, je serrai mon téléphone sous les draps de ma main moite. L’écran affichait toujours le chronomètre rougeoyant de l’enregistrement : quatre minutes et douze secondes. Chaque mot, chaque souffle était capturé.
Le docteur Bennett revint vers mon lit. Son regard d’ordinaire si posé brillait d’une colère contenue. Il tenait entre ses doigts gantés la feuille de résultats tout juste imprimée par le laboratoire de toxicologie d’urgence.
« Il y a une demi-heure, j’étais perplexe », commença-t-il en me regardant avec une compassion déchirante. « Evelyn, vos reins se bloquaient et vos enzymes cardiaques s’effondraient à une vitesse que ni votre âge ni votre hypertension ne pouvaient expliquer. La défaillance multiviscérale semblait foudroyante. J’ai d’abord craint une myocardite fulgurante. Mais les marqueurs de nécrose hépatique étaient anarchiques. J’ai donc ordonné un criblage toxicologique complet par spectrométrie de masse, hors du protocole standard d’admission. »
Il fit une pause délibérée, tournant le document vers mon fils.
« Les résultats viennent de tomber. Votre sang ne révèle pas une dégradation naturelle, Evelyn. Vos analyses montrent une concentration létale de thallium, combinée à des doses massives et quotidiennes d’un bêtabloquant qui ne vous a jamais été prescrit. »
Un frisson me parcourut l’échine, si violent que mes dents s’entrechoquèrent contre la canule d’oxygène. Du thallium. Le poison des empoisonneurs, inodore, sans goût, lent, destructeur, autrefois utilisé dans les mort-aux-rats. La substance idéale pour simuler la sénilité, la décrépitude physique, la perte d’équilibre, puis l’agonie terminale d’une vieille femme fatiguée de vivre.
« C’est… c’est absurde ! » balbutia Marcus en rougissant brusquement. Des perles de sueur apparurent à la racine de ses cheveux sombres. « Maman jardine tous les jours ! Elle a dû manipuler de vieux engrais, des pesticides stockés dans l’abri de jardin… »
« Le thallium pur a été banni des produits horticoles grand public depuis des décennies, monsieur Carter », coupa le médecin avec un mépris glacial. « Et il ne se retrouve pas par hasard dans un organisme à des taux aussi méticuleusement fractionnés sur trois semaines consécutives. Quelqu’un administrait ces doses jour après jour. Dans son alimentation. Dans ses remèdes. »
Mon esprit bascula en arrière. Je revis les tasses de thé Earl Grey que Marcus m’apportait chaque matin au lit avec une sollicitude inhabituelle depuis un mois. « Bois pendant que c’est chaud, maman, ça va détendre tes articulations. » Je me rappelai l’arrière-goût métallique que je mettais sur le compte de ma propre vieillesse, les nausées qui me clouaient au fauteuil avant midi, la sensation de brûlure qui rongeait mes pieds et mes mains, que Vanessa balayait d’un éclat de rire méprisant : « Voyons, Evelyn, vous devenez hypocondriaque. À soixante-dix-huit ans, on ne peut pas avoir les jambes de ses vingt ans ! »
« Vous… vous m’avez empoisonnée », murmurai-je. Ma voix était un souffle râpeux, écorché par la trahison plus que par le poison. « Mon propre fils. Mon unique enfant. »
Marcus ne me regarda pas. Ses yeux fouillaient la pièce, cherchant une issue, une dérobade.
« Tu délires complètement, maman », siffla-t-il, les mâchoires crispées. « Le médecin invente des histoires pour couvrir une faute médicale. C’est leur faute si ton état s’est dégradé ! Allons-nous-en, Vanessa. »
Il fit un pas lourd vers la porte et posa la main sur la poignée. Mais avant qu’il ne puisse forcer le verrou, deux coups sourds et nets retentirent contre le panneau extérieur.
« Docteur Bennett ? Ici le capitaine Laurent, brigade de gendarmerie. Nous avons reçu votre appel prioritaire. Veuillez ouvrir. »
Chapitre 3 : La tanière des hyènes
À l’annonce de la police, Vanessa lâcha un cri étranglé. La panique défigura son visage sophistiqué. « Marcus, fais quelque chose ! » hurla-t-elle sans plus se soucier du décorum. « Tu m’avais juré que le certificat de décès serait signé sans autopsie ! Tu as dit que c’était réglé avec les pompes funèbres privées ! »
« Ferme-la, imbécile ! » rugit Marcus en se retournant contre sa femme avec une sauvagerie qui me glaça le sang.
Le docteur Bennett déverrouilla calmement la porte. Deux officiers en uniforme entrèrent d’un pas ferme, suivis d’une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux courts et au regard d’acier, vêtue d’un manteau gris d’inspecteur civil. Derrière eux, deux agents de sécurité de l’hôpital bloquèrent immédiatement le passage dans le couloir.