Le silence retomba sur le bureau. Le capitaine Vance croisa les bras, visiblement mal à l’aise face à la menace à peine voilée du sénateur, mais contraint par le protocole et la hiérarchie politique.
C’est alors que l’interphone du bureau grésilla.
« Capitaine Vance ? » résonna la voix de la secrétaire de direction. « L’amiral de division Hollis est en ligne prioritaire sur la ligne sécurisée 1. Il demande à vous parler immédiatement, ainsi qu’au maître principal Miller. »
Le capitaine Vance jeta un regard inquiet au sénateur, décrocha le combiné rouge et l’activa sur haut-parleur après avoir tapé un code de sécurité.
« Vance à l’appareil, amiral. »
« Thomas », tonna la voix d’un homme âgé, rugueuse comme du papier de verre, chargée de l’autorité suprême du commandement naval de Coronado. « Qu’est-ce que c’est que ce bordel dans mon mess ? Je viens de recevoir un rapport de la police militaire et une pétition signée par l’intégralité des commandants de groupe de la Team 7 et de la Team 3. »
Le sénateur Sterling s’avança immédiatement vers le bureau. « Amiral Hollis, c’est Richard Sterling. Je suis sur place. Je m’assurais que cette malheureuse affaire interne ne soit pas amplifiée hors de toute proportion… »
« Sénateur », l’interrompit froidement l’amiral Hollis. « Avec tout le respect que je dois à votre commission, la discipline et la justice sur cette base relèvent de mon autorité exclusive. Et ce qui s’est produit aujourd’hui dépasse largement le cadre d’un simple incident de mess. »
« Amiral, je vous préviens… » commença le sénateur.
« Non, sénateur, c’est moi qui vous préviens », répliqua Hollis sans élever la voix, mais avec une dureté absolue. « Les caméras de surveillance du réfectoire viennent de livrer leur enregistrement. L’angle de la caméra nord est parfaitement net. J’ai vu votre fils frapper cette femme. J’ai vu son rictus. J’ai vu l’absence totale de provocation. Dans dix minutes, la vidéo sera transmise au JAG. Bryce Sterling est aux arrêts de rigueur à compter de cette seconde. Qu’il remette son arme et ses insignes au capitaine Vance sur-le-champ. »
Bryce pâlit, devenant livide. « Père… fais quelque chose ! »
Le sénateur serra les poings, la mâchoire crispée, mais il savait qu’un mur infranchissable venait de s’ériger. Face à une preuve vidéo irréfutable et à l’unanimité des unités d’élite les plus redoutées de la nation, son influence politique devenait inutile. Pousser plus loin signifierait exposer sa famille à un scandale médiatique dévastateur.
« Vous faites une grave erreur, amiral », murmura le politicien, la voix sourde de colère contenue.
« C’est possible, sénateur », répondit la voix au combiné. « Mais ce sera une erreur commise selon les règles de la marine. Vance, exécutez les ordres. »
CHAPITRE 4 : La veillée des ombres
La nuit était tombée sur Coronado, enveloppant la péninsule d’une brume marine épaisse et glaciale. Le vent du large faisait gémir les drisses contre les mâts métalliques des navires amarrés au port militaire.
Sarah était assise sur les marches en bois de son petit bungalow défraîchi, situé à quelques kilomètres au sud de la base, dans un quartier modeste où vivaient de nombreuses familles de sous-officiers. Elle tenait entre ses mains une tasse de thé qui avait depuis longtemps cessé d’être chaude. Sa joue avait désenflé grâce à la glace fournie par l’infirmerie, mais l’hématome avait viré au pourpre sombre, stigmate indélébile de la violence subie.
La porte du jardin grinça doucement.
Ce n’était pas un seul homme qui approchait. Dans l’obscurité de l’allée, une demi-douzaine de silhouettes massives avançaient en silence, reconnaissables à leur démarche souple et coordonnée. Bear marchait en tête, vêtu d’une simple veste en toile cirée. Derrière lui, Jackson et quatre autres opérateurs portaient de lourdes caisses en bois.
« On t’avait dit que tu n’étais plus toute seule », lança doucement Bear en s’arrêtant au pied du perron.
Sarah esquissa un faible sourire, le premier depuis des jours. « Qu’est-ce que vous faites là, les gars ? Il est presque minuit. Vous n’avez pas un entraînement à l’aube ? »
« L’entraînement peut attendre deux heures de sommeil en moins », répondit Jackson en posant délicatement sa caisse sur le porche. « On n’allait pas te laisser passer cette soirée avec pour seule compagnie les fantômes et les paperasses du bureau juridique. »
Les hommes s’installèrent avec une discrétion naturelle. Deux d’entre eux prirent position près de la barrière extérieure, surveillant machinalement la rue calme, une habitude instinctive de protection périphérique que même le repos civil ne parvenait pas à effacer. Bear s’assit lourdement à côté de Sarah sur la marche en bois, tendant vers elle un vieux thermos en métal.
« Café noir », dit-il. « Le vrai. Pas le jus de chaussette du mess. »
Sarah prit une gorgée. La chaleur du liquide brûla agréablement sa gorge. « Bear… pourquoi est-ce qu’il a fallu que ça arrive ? Liam me disait toujours que le plus dur n’était pas la guerre là-bas, mais l’oubli ici. Je croyais qu’en me cachant dans les cuisines, je restais proche de ce qu’il aimait. Mais aujourd’hui, j’ai juste eu l’impression d’être une intruse. Un déchet sous les bottes d’un petit chef. »
Bear posa ses coudes sur ses genoux et contempla l’obscurité du Pacifique au loin.
« Liam ne s’est pas battu pour des hommes comme Bryce Sterling », déclara le vieux commando d’une voix basse et vibrante. « Des types comme Sterling, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Ils portent le même uniforme que nous, mais ils ne partagent pas le même sang. Ils cherchent la gloire sans le sacrifice, l’autorité sans le respect. Liam s’est battu pour les gars qui étaient assis autour de toi aujourd’hui. Pour ceux qui savent ce que coûte une vie humaine. »
Il marqua une pause, fouillant dans la poche intérieure de sa veste pour en sortir une petite boîte en bois d’olivier poli, fermée par un fermoir de cuivre usé.