Mon fils, Marc, avait la bouche entrouverte. Ses yeux faisaient des allers-retours frénétiques entre les pages cornées que j’avais étalées sur la nappe immaculée et mon visage. Ces feuilles volantes, avec leurs tableaux soignés tracés à la règle, contenaient l’estimation de ma maison de banlieue : trois cent quatre-vingt mille euros d’après leur dernier calcul. Une colonne indiquait le coût d’un studio médicalisé dans une résidence privée à cinquante kilomètres de là. Une autre colonne, surlignée d’un feutre jaune agressif, divisait le reliquat en trois parts égales, après déduction de ce qu’ils avaient qualifié de « frais de gestion et d’avance sur succession ».
À sa droite, Sophie, sa femme, avait perdu toute la vivacité qui animait ses traits quelques minutes auparavant. Ses joues, qui affichaient une mine éclatante sous la lumière tamisée des appliques dorées, s’étaient vidées de toute couleur. Sa main s’était crispée sur la serviette en lin posée sur ses genoux. Quant à mon autre fils, Julien, et sa fiancée, ils gardaient les yeux rivés sur leur assiette, comme s’ils espéraient que le bois ciré du parquet allait s’ouvrir sous leurs pieds pour les engloutir.
« Comment as-tu eu ça ? » avait répété Sophie d’un souffle tremblant.
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai pris le temps d’observer chacun d’eux. Ces enfants que j’avais veillés lors de leurs fièvres d’enfance, pour qui j’avais cumulé deux emplois après la disparition de leur père, pour qui j’avais réparé des vélos, financé des diplômes et essuyé des larmes. Je les regardais, vêtus de leurs plus beaux habits, dégustant un vin que mon compte en banque venait de régler, et je ne voyais plus que des inconnus cupides.
« Tu as oublié ce dossier sur la table basse du salon, Sophie, dimanche dernier, quand tu es passée soi-disant pour prendre de mes nouvelles et arroser mes plantes », dis-je d’une voix que j’arrivais miraculeusement à garder posée. « Tu l’avais glissé dans une pochette cartonnée sans nom. J’ai failli te la rapporter le lendemain, en pensant qu’il s’agissait de documents de ton agence immobilière. Et puis j’ai lu mon prénom. J’ai lu l’adresse de la maison où vous avez grandi. »
Marc se redressa brusquement, tentant de reprendre l’ascendant moral, comme il le faisait toujours lorsqu’il se sentait pris au piège.
« Maman, ce ne sont que des ébauches ! Des réflexions ! Tu dramatises tout, comme d’habitude. On s’inquiète pour toi ! Tu as soixante-huit ans, la maison a un étage, un jardin immense que tu ne peux plus entretenir seule. La toiture commence à fuir ! On essayait juste d’anticiper avant qu’il ne t’arrive un malheur ! »
« Anticiper ? » demandai-je en désignant le couvert vide à côté de lui. « Est-ce pour anticiper mon avenir que tu m’as appelée il y a deux heures pour me dire que le dîner était annulé ? Est-ce pour mon bien que Sophie était censée avoir une migraine atroce au fond de son lit ? Et est-ce par pure prévenance filiale que vous avez donné ma carte bancaire au maître d’hôtel pour ouvrir une note de plus de quatre cents euros ? »
Julien leva enfin les yeux, le visage rougi par la honte.
« C’est Marc qui a dit que… enfin, que tu avais promis de nous inviter ce mois-ci pour fêter la promotion de Sophie. Il a dit que comme tu n’avais pas pu venir, on pouvait quand même utiliser la carte que tu lui avais confiée pour faire tes courses en ligne. »
« Tais-toi, Julien ! » aboya Marc en foudroyant son frère du regard.
Je secouai lentement la tête. Le dégoût qui me serrait la gorge menaçait de se transformer en larmes, mais je m’étais juré de ne pas leur donner ce spectacle. J’avais pleuré toutes les larmes de mon corps trois jours plus tôt, assise seule sur le vieux tapis du salon, en déchiffrant leurs petits calculs d’apothicaires sur ma propre fin de vie. Ce soir, il n’y avait plus de place pour le chagrin. Il n’y avait plus que la lucidité.
« Vous n’avez pas encore regardé ce qu’il reste dans l’enveloppe », repris-je calmement.
Chapitre 2 : L’autre document
Marc fronça les sourcils. Il hésita, posa sa main moite sur le rabat en papier kraft, puis en sortit un document relié par une agrafe officielle, tamponné du sceau d’un office notarial.
Il commença à lire la première page. Au fur et à mesure que ses yeux parcouraient les lignes denses de jargon juridique, la colère sur son visage laissa place à une incompréhension totale, puis à un effroi glacial.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » balbutia-t-il. « Qu’est-ce que tu as fait ? »
« Lis à voix haute, Marc », ordonnai-je. « Fais-en profiter ton frère et ta femme. Après tout, vous étiez si prompts à partager mon patrimoine tout à l’heure entre la poire et le fromage. »
Sophie arracha presque le papier des mains de son mari. Elle parcourut le texte en diagonale, cherchant les chiffres, les clauses. Ses yeux s’arrêtèrent sur un paragraphe en milieu de page.
« Un viager ? » cria-t-elle, oubliant totalement la bienséance du restaurant. Deux serveurs et une table voisine se tournèrent vers nous. Sophie baissa d’un ton, mais sa voix sifflait comme une vipère. « Tu as vendu la maison en viager occupé ? À qui ? Sans nous en parler ? C’est illégal ! Nous sommes tes héritiers directs ! »
« Vos études de droit immobilier semblent bien lacunaires, ma chère Sophie », répondis-je sans ciller. « La maison m’appartient à cent pour cent. Votre père et moi l’avions acquise sous le régime de la communauté universelle avec clause d’attribution intégrale au survivant. Je suis la seule et unique propriétaire. J’ai le droit de la vendre, de la donner, ou même de la brûler si cela me chante, sans jamais avoir à solliciter votre consentement. »
Marc se leva à moitié de sa chaise, le regard injecté de sang.