Sabrina jeta un coup d’œil rapide et nerveux à Mark, qui fixait son assiette d’un air sombre et silencieux.

« Ce n’est rien, maman Evelyn », s’empressa-t-elle de dire, sa voix grimpant d’un demi-ton. « Gabriel Vance est un éminent gestionnaire de fortune que j’ai consulté pour restructurer notre patrimoine commun, comme je l’expliquais à Mark hier. Il a sans doute préparé un dossier préalable pour alléger vos futures taxes successorales ! Une simple formalité technique pour vous protéger. D’ailleurs… »

Elle sortit de son sac à main un luxueux stylo en or et un document plié dans une pochette cartonnée.

« Il m’a confié ce document rectificatif ce matin. Pour éviter que vous n’ayez à vous déplacer demain sous la pluie avec votre hypertension, il suffit que vous apposiez votre paraphe au bas de cette confirmation de mandat. Gabriel passera déposer le solde de garantie dès ce soir pour vous éviter tout souci. »

Elle glissa la feuille devant moi. Le titre en lettres capitales ne laissait aucun doute : Confirmation de désistement d’usufruit et procuration irrévocable de vente en pleine propriété.

L’audace était vertigineuse. Elle voulait ma signature authentique, ici et maintenant, pour couvrir le faux grossier déposé chez le notaire et parer à toute contestation d’Arthur Vance le lendemain.

« Vous voulez que je signe cela maintenant ? » demandai-je en ajustant mes lunettes sur mon nez.

« Ce serait tellement plus simple pour tout le monde », roucoula-t-elle, ses yeux brillant d’une avidité à peine contenue. « Vous n’auriez plus jamais à vous soucier des toitures qui fuient, des impôts fonciers… Vous pourriez vivre dans une charmante résidence avec services, entourée de gens de votre âge. Mark et moi viendrions vous voir tous les dimanches. N’est-ce pas, Mark ? »

Mark leva les yeux. Il n’y avait plus d’amour dans son regard. Il n’y avait plus que le vide sidéral d’une désillusion totale.

« Oui, Sabrina. Dis-moi… Gabriel Vance ne devait-il pas nous rejoindre pour le dessert ? »

Sabrina sursauta : « Quoi ? Mais non, pourquoi dis-tu cela ? »

La sonnette de l’entrée retentit. Deux coups secs, impérieux.

Chapitre 6 : Le goût du venin
Sabrina se leva d’un bond, renversant presque sa chaise. « Qui est-ce à cette heure ? Tu attends quelqu’un, Mark ? »

« C’est probablement votre associé », répondis-je calmement en restant assise. « Je lui ai fait parvenir un message cet après-midi depuis le téléphone de Mark, l’informant que j’étais disposée à signer tous les actes ce soir en échange de la restitution immédiate des fonds de garantie en chèque de banque certifié. L’appât était trop beau pour un homme de sa trempe. »

La porte d’entrée ne s’ouvrit pas sous l’action d’une vieille femme apeurée. Elle s’ouvrit sous celle du commissaire Dumont et de deux inspecteurs de la brigade financière en civil. Derrière eux se tenait Julien Gabriel, menotté, les yeux baissés, le col de son manteau de luxe froissé par les mains des policiers. À leurs côtés se trouvait Arthur Vance, un dossier volumineux sous le bras.

Ils entrèrent dans la salle à manger sans précipitation.

Sabrina devint livide. La métamorphose fut instantanée, brutale, presque fascinante à observer. La jeune femme douce, repentante et attentionnée disparut en une seconde pour laisser place à la furie vénéneuse que j’avais affrontée deux jours plus tôt.

« Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? » hurla-t-elle en reculant contre le buffet en acajou. « Mark ! Qu’est-ce que tu as fait ? Tu laisses ces flics entrer chez nous ? »

« Ce n’est pas chez vous, madame », intervint le commissaire Dumont d’une voix posée en brandissant une commission rogatoire. « Sabrina Laurent, alias Sabrina Miller, vous êtes en état d’arrestation pour escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux en écriture publique, abus de confiance aggravé et blanchiment de capitaux. Votre complice ici présent vient de passer deux heures très instructives dans nos bureaux. Les comptes de votre société aux Caïmans font l’objet d’un gel international immédiat grâce à la coopération des autorités judiciaires saisies ce matin. »

« C’est un mensonge ! » glapit-elle en me montrant du doigt, reproduisant exactement le geste de mardi soir. « C’est cette vieille folle ! Elle a tout inventé parce qu’elle est jalouse de moi ! Mark, dis-leur ! C’est toi qui as autorisé ces investissements ! Tu as tout signé ! »

Mark se leva lentement. Pour la première fois depuis des mois, il se tenait parfaitement droit, ses épaules larges libérées du fardeau de la manipulation.

« J’ai cru en toi, Sabrina », dit-il d’une voix basse, dénuée de haine mais lourde d’un mépris irrévocable. « Je t’ai donné mon nom, ma confiance, l’accès à tout ce que j’avais bâti. Mais tu n’as vu en moi qu’une proie. Et le pire… c’est que tu as voulu dépouiller ma mère, qui ne t’avait jamais manifesté que de la bienveillance. »

« De la bienveillance ? » éructa-t-elle, son masque de perfection se déchirant complètement. Ses yeux injectés de sang passaient de Mark à moi avec une rage démente. « Cette vieille relique qui jugeait chacune de mes tenues, chacun de mes mots avec son petit sourire coincé d’aristocrate sur le retour ! Vous êtes pathétiques, tous les deux ! Toi avec ton complexe d’enfant modèle qui court au moindre caprice de sa mère, et elle avec ses manières de sainte nitouche ! J’aurais dû vider vos comptes jusqu’au dernier dollar bien plus tôt ! »

Elle fit un geste brusque pour attraper son sac à main resté sur la table, sans doute pour y détruire des pièces compromettantes ou récupérer des clés. Mais l’un des inspecteurs fut plus rapide et posa fermement la main sur le sac en cuir.

Sabrina tenta de se débattre, poussant un juron immonde. Ses cheveux impeccablement coiffés se défirent, tombant en mèches désordonnées sur son visage déformé par la fureur.

Je me suis levée à mon tour.