Le jugement tomba six mois plus tard devant la chambre correctionnelle, dans une salle d’audience comble où aucun membre de notre cercle d’anciennes connaissances n’osa s’asseoir du côté de la défense.
Vanessa fut condamnée à quatre ans d’emprisonnement, dont deux fermes avec mandat de dépôt immédiat, ainsi qu’à une interdiction définitive d’exercer toute profession réglementée dans le domaine juridique. Le juge prononça également la déchéance totale de ses droits parentaux sur son fils, attribuant la garde exclusive et pleine et entière à Luke.
Éliane, reconnue coupable de complicité de violences volontaires et d’entrave aux secours, écopa de dix-huit mois de prison avec sursis probatoire strict, assortis d’une obligation de soins et d’une interdiction formelle d’entrer en contact avec Lily et moi pendant une durée de cinq ans.
Le jour où Vanessa fut transférée vers le centre de détention pour femmes, Luke et moi nous étions donné rendez-vous dans le petit parc public qui jouxtait le centre de rééducation motrice où Lily terminait sa kinésithérapie.
Le printemps était revenu. Les marronniers étaient en fleurs, laissant tomber leurs pétales blancs sur les allées gravillonnées.
Assise dans son tout nouveau fauteuil roulant ultraléger — un modèle en fibre de carbone d’un bleu électrique éclatant que Luke avait tenu à lui offrir personnellement —, Lily riait aux éclats. Elle n’avait plus de pansements sur la tête, seulement une fine cicatrice dissimulée sous ses boucles brunes qui repoussaient vigoureusement. Elle tenait sur ses genoux son petit cousin, âgé maintenant de neuf mois, qui babillait joyeusement en essayant d’attraper les feuilles qui voletaient autour de lui.
Luke s’assit sur le banc à côté de moi, tendant deux gobelets de café fumant. Il avait vendu leur grand pavillon pour acheter une petite maison de plain-pied non loin de la nôtre. Ses traits portaient encore les marques de l’épreuve, mais son regard avait retrouvé une clarté et une paix qu’il n’avait jamais possédées auparavant.
« Il ressemble à sa cousine quand il sourit », dit-il d’une voix douce en regardant les enfants.
« Il a les mêmes yeux rieurs », répondis-je en buvant une gorgée de café.
« Tu as reçu la lettre ? » me demanda-t-il après un silence.
J’inclinai la tête. Éliane m’avait envoyé une missive de six pages depuis sa retraite forcée en province, remplie de lamentations, d’appels au pardon chrétien et de supplications pour revoir sa petite-fille.
« Je ne l’ai pas ouverte », dis-je simplement. « Je l’ai jetée dans la cheminée sans la décacheter. Il y a des liens du sang qui ne sont que des poisons lents, Luke. Pour guérir, il faut savoir s’amputer des membres qui pourrissent la vie. »
Il posa sa main sur la mienne, une étreinte fraternelle, saine, dépouillée de tout faux-semblant. « Tu as sauvé Lily, Claire. Mais d’une certaine façon, vous nous avez sauvés, mon fils et moi. Nous étions en train de devenir les figurants d’une vie qui n’avait aucun sens. »
À quelques mètres de nous, Lily fit pivoter habilement son fauteuil grâce à la commande ergonomique, décrivant un cercle parfait sur le gravier pour faire rire le petit garçon qui tapait des mains.
Elle fouilla dans la poche latérale de son siège et en sortit une feuille cartonnée. Avec de la colle forte et des rubans neufs, nous avions entièrement reconstitué le petit ange de baptême. Les plis et les déchirures de la chapelle étaient encore visibles sur le papier, formant comme un réseau de petites cicatrices dorées sur les ailes blanches de la figurine. Mais l’ange tenait debout, solidement fixé sur une base en bois qu’elle avait peinte elle-même.
Lily leva la statuette vers le ciel bleu où perçait un soleil éclatant, sans aucune ombre pour masquer sa lumière.
« Regarde, Maman ! » s’écria-t-elle de sa voix claire et limpide qui emplit tout le jardin. « Il vole encore mieux maintenant qu’il a des marques de guerrier ! »
Je regardai ma fille, puis ce petit garçon qui grandirait entouré de vérité et d’amour véritable, loin des vanités meurtrières et des sourires de façade. Pour la première fois depuis des mois, je respirai à pleins poumons l’air tiède de l’après-midi, sachant que la blessure était refermée et que la justice avait enfin rendu à l’innocence la place qui lui revenait.