— Roman…? articula-t-elle dans un souffle cassé, ses yeux passant de moi à la petite fille dans mes bras. C’est… c’est une illusion. La vieille me fait encore des piqûres…
— Non, Clara, non, pleurai-je en tombant à genoux à son chevet, incapable de retenir les larmes qui inondaient mes joues. C’est moi. C’est nous. C’est fini. Je te jure sur ma vie que c’est fini.
Sophie glissa de mes bras pour se jeter sur sa mère, enfouissant sa tête contre son cou dans un sanglot convulsif. Clara referma ses doigts squelettiques sur le dos de notre fille, gémissant de soulagement, de douleur et d’une joie si brutale qu’elle sembla manquer d’air.
— Elle a réussi… balbutia Clara, ses larmes lavant la crasse sur les joues de Sophie. Elle a entendu les tambours de la fête… Je lui ai dit de ramper… je lui ai dit que si tu étais là-haut, tu ne la laisserais pas mourir…
— Pourquoi ? murmurai-je, prenant sa main décharnée et glacée entre les miennes, la couvrant de baisers désespérés. Pourquoi elle t’a fait ça ? Pourquoi tu ne m’as rien dit avant ?
Clara laissa échapper un rire amer qui se transforma en un râle de douleur dans sa poitrine.
— Ta mère… découvrit ce que je cherchais. Trois ans plus tôt… au cabinet d’audit…
Elle respira difficilement, chaque mot semblant lui arracher un lambeau de poumon.
— Ton père, Roman. Ton père n’est pas mort d’une crise cardiaque dans son sommeil. Elle l’a empoisonné à petit feu avec de la colchicine. Il voulait la déshériter pour tout te léguer à tes vingt-cinq ans et la renvoyer sans un sou. J’ai trouvé les relevés de comptes offshore… les achats de produits chimiques en Suisse…
Un frisson glacial me paralysa. Mon père. L’homme qui m’avait tout appris, effondré sur son bureau alors que je n’étais qu’un jeune diplômé. Héléna avait pleuré des larmes théâtrales sur son cercueil en chêne massif.
— Quand elle a su que j’avais les preuves, continua Clara d’une voix mourante, elle m’a fait enlever sur le parking de la clinique où je venais de faire vacciner Sophie. Ses hommes m’ont traînée ici. Elle m’a dit… qu’elle attendrait que Sophie grandisse pour lui faire croire que j’étais une traînée morte d’une overdose… Elle voulait élever Sophie comme elle t’a élevé… pour en faire un monstre sans cœur, prêt à régner sur son empire de sang.
Julian, resté sur le seuil, serra les mâchoires avec une telle intensité que les tendons de son cou semblèrent prêts à rompre.
— Monsieur D’Angelo, les médecins d’urgence sont là, dit-il sobrement. Il faut la sortir d’ici. Ses poumons sont gravement atteints par l’humidité et les moisissures.
— Emmenez-la, ordonnai-je. Julian, la clinique privée de Mont-Verde. Personne n’entre, personne ne sort. Tes meilleurs hommes autour du bâtiment. Si quelqu’un de la famille s’approche, vous tirez à vue.
Deux infirmiers équipés d’un brancard pliable s’affairèrent avec une infinie délicatesse autour de Clara. Lorsqu’ils la soulevèrent, elle poussa un cri d’agonie mais ne lâcha pas la main de Sophie.
— Roman… dit-elle en me retenant par le pan de ma chemise, ses yeux brûlant d’une lucidité féroce. La boîte noire… dans le faux plafond au-dessus de notre chambre dans l’aile est… J’y avais caché les copies certifiées avant d’être prise… Ne la laisse pas s’en sortir.
— Elle ne s’en sortira pas, répondis-je doucement en posant un baiser sur son front brûlant. Repose-toi. Le cauchemar est terminé.
Je regardai le brancard remonter lentement les marches humides vers la nuit et l’air libre. Sophie marchait à côté, tenant farouchement la manche de sa mère, refusant de la quitter d’un millimètre.
Je restai seul au milieu de cette cellule de torture. Le froid pénétrait à travers ma chemise blanche déchirée et salie de terre. Je ramassai au sol la bande de flanelle rouge que Sophie avait laissée tomber dans sa hâte. Je la pliai soigneusement et la glissai dans la poche intérieure de mon gilet.
Puis, je me relevai. L’homme qui avait descendu ces marches était un héritier confus, dévasté par le doute. L’homme qui les remonta était un bourreau.
Quand je réapparus à l’entrée de la salle de bal, le spectacle était surréaliste. Aucun invité n’avait osé braver les gardes armés postés par Julian aux issues de secours. Les couples en smoking et robes de soie murmuraient dans une angoisse palpable, groupés par petits cercles sous les grands lustres de cristal.
Au centre de la pièce, Héléna n’avait pas bougé. Elle s’était fait servir une coupe de champagne sur un guéridon d’argent, tentant de maintenir l’illusion d’un contrôle absolu, bien que ses yeux trahissent une tension animale. À ses côtés se tenaient deux de ses fidèles lieutenants : Maître Castaldi, l’avocat historique de la famille, et le préfet de police honoraire, un homme qu’elle avait personnellement installé à son poste vingt ans auparavant.
Lorsque les lourdes portes en chêne claquèrent contre les murs, le brouhaha cessa net.
J’avançai d’un pas lent, mes souliers boueux laissant des empreintes sombres sur le marbre immaculé. Ma chemise déboutonnée, mes manches retroussées et les traces de poussière sur mon visage contrastaient violemment avec le décorum de la réception. Mais dans mon regard brillait une résolution qui fit reculer d’un pas les invités les plus proches.
— Roman, commença Maître Castaldi d’un ton conciliant en levant les mains. Cette situation est profondément regrettable. S’il y a un différend familial, nous devons le régler en privé, loin des…
— Tais-toi, Castaldi, dis-je sans même le regarder.
Je m’arrêtai à trois mètres d’Héléna. Elle posa sa coupe sur la table d’argent avec un tintement cristallin qui résonna dans toute la salle.
— Tu as retrouvé ton trophée, Roman ? railla-t-elle avec un mépris venimeux. Cette souillon que tu as ramassée dans un ruisseau d’Italie ? Tu comptes me faire un procès devant nos pairs ? Tu oublies qui paie les juges. Tu oublies qui a fait de toi ce que tu es. Sans moi, tu ne serais rien de plus qu’un rêveur insignifiant.