« Tu es un monstre », articula Rachel, le corps tendu comme un arc, le couteau toujours dissimulé dans les plis de son manteau. « Tu as assassiné ces femmes. Tu as entassé leurs cadavres sous les pieds de ton propre fils. »
Daniel eut un ricanement dédaigneux.
« Elles n’étaient rien. Des filles perdues, des ombres sans importance. Personne ne les pleure vraiment. Moi, j’ai bâti cette ville. Les ponts, les écoles, les fondations… c’est moi. Ma mère le sait. Elle a toujours su ce que le génie exige comme sacrifices. N’est-ce pas, maman ? »
« Bien sûr, mon chéri », répondit Éléonore depuis le haut de l’escalier, sa voix dégoulinante d’une dévotion morbide et incestueuse dans sa perversion morale. « Ne t’en fais pas. Débarrasse-toi d’elle. Je m’occupe du petit. Il apprendra à se taire une bonne fois pour toutes. »
Le mépris absolu et la cruauté de cette phrase brisèrent la dernière parcelle de peur qui paralysait encore Rachel. Il ne restait plus que l’instinct pur, la férocité inextinguible d’une louve défendant son petit.
Daniel leva la barre de fer pour frapper.
Au lieu de reculer, Rachel plongea en avant. Utilisant toute son énergie et son élan, elle ne tenta pas d’esquiver mais percuta violemment Daniel au niveau des hanches, profitant du fait qu’il avait levé les bras et perdu son centre de gravité. Ils s’écroulèrent tous les deux sur le parquet ciré du couloir dans un fracas assourdissant. La barre de fer échappa des mains de Daniel et roula contre la plinthe.
Daniel poussa un rugissement de bête blessée et ses grosses mains cherchèrent la gorge de Rachel. Ses doigts s’enfoncèrent impitoyablement dans la chair de son cou, coupant instantanément son apport en air. La vision de Rachel se brouilla, des taches pourpres et noires envahirent son champ visuel. Elle vit le rictus triomphant de son mari, ses dents serrées, son haleine chaude sentant le café froid et la folie.
Pas aujourd’hui.
De sa main droite restée libre, Rachel tira le couteau de chef de sa manche et l’enfonça de toutes ses forces dans la cuisse de Daniel.
La lame d’acier trempé s’enfonça profondément dans le muscle quadriceps.
Daniel poussa un hurlement inhumain, relâchant instantanément son étreinte pour porter ses mains à sa jambe ensanglantée. Rachel roula sur le côté, aspirant goulûment une bouffée d’air qui lui brûla les poumons, et se remit péniblement debout en s’appuyant contre la rampe de l’escalier.
En haut, Éléonore, paniquée en voyant son fils au sol, lâcha un instant la prise ferme qu’elle maintenait sur Noah pour se précipiter vers la balustrade.
« Daniel ! Mon Dieu, Daniel ! »
C’était l’instant que Noah attendait. L’enfant, bien que terrifié, avait hérité de la détermination silencieuse de sa mère. Il baissa la tête et mordit sauvagement le dos de la main flétrie de sa grand-mère jusqu’au sang.
Éléonore poussa un cri aigu, levant la main pour frapper l’enfant au visage. Mais Noah profita de son déséquilibre : il se jeta de tout son poids contre les genoux fragiles de la vieille femme. Prise au dépourvu sur la première marche glissante, Éléonore perdit l’équilibre.
Ses bras battirent l’air dans un geste désespéré pour trouver un point d’appui qui n’existait pas. Elle bascula en avant.
Rachel vit le corps de sa belle-mère dévaler toute la volée de marches dans un enchaînement grotesque de bruits sourds et de craquements d’os. Éléonore s’écrasa au bas de l’escalier, la tête heurtant avec une violence inouïe la table basse en fer forgé du vestibule. Son corps se désarticula sur le sol, immobile, les yeux vitreux braqués sur le plafond, la nuque tordue selon un angle impossible. Elle ne respirait plus.
« Maman ! » cria Noah du haut des marches, en larmes, le corps secoué de sanglots incontrôlables.
« Viens là ! Saute ! » ordonna Rachel en tendant les bras.
Mais Daniel, rampant sur le ventre comme un reptile enragé malgré la marée de sang qui s’échappait de sa jambe, parvint à attraper la cheville de Rachel d’une main griffue. La douleur dans ses yeux s’était transformée en une pulsion meurtrière irrépressible.
« Tu ne sortiras… jamais… vivante d’ici… salope ! » grogna-t-il entre ses dents ensanglantées, tirant sur sa jambe pour la faire tomber à côté du cadavre de sa mère.
Rachel vacilla, tombant sur un genou. Daniel tira à nouveau, rampant vers elle, cherchant à tâtons la lourde barre métallique abandonnée sur le tapis. Ses doigts effleurèrent l’acier froid.
Rachel ne regarda même pas l’arme. Elle saisit la lampe torche tactique en aluminium massif qui avait glissé de sa poche pendant la chute et, dans un mouvement désespéré dictated par la rage et l’adrénaline, l’abattit de toute la force de son bras sur la tempe de Daniel.
Un bruit mat, écœurant d’os fracturé résonna dans le vestibule.
Daniel s’immobilisa net. Son regard se voila instantanément d’une brume opaque. Ses doigts relâchèrent la cheville de Rachel, puis son front heurta lourdement le parquet. Il s’affaissa, inconscient, son sang se mêlant à celui de sa mère dans une flaque sombre qui s’étalait inexorablement vers le paillasson.
Rachel se releva d’un bond, ignorant la douleur fulgurante dans sa cheville foulée. Elle attrapa Noah qui venait de descendre les dernières marches en évitant soigneusement le corps de son père, et le serra contre elle sans regarder en arrière.
Elle arracha les clés de sa berline posées sur la console du couloir, déverrouilla la porte d’entrée et se précipita dans la nuit glaciale de novembre. Le vent du nord lui fouettait le visage, apportant avec lui l’odeur piquante des premières neiges, mais pour la première fois depuis des heures, l’air semblait pur.
Elle installa Noah sur le siège arrière, boucla sa ceinture avec des mains frémissantes, verrouilla les portières et monta à la place du conducteur. Le moteur rugit. Elle n’alluma pas immédiatement les phares pour ne pas attirer l’attention d’éventuels complices dans le voisinage, enclencha la marche arrière, manœuvra sur la pelouse en écrasant les parterres de fleurs d’Éléonore, puis s’engagea à toute vitesse sur la route départementale déserte.