« Le serrurier passera dans une demi-heure pour changer les cylindres de toutes les portes extérieures, Patricia. Aucun d’entre eux ne pourra remettre les pieds ici sans commettre une violation de domicile qualifiée. Pour ce qui est de Derek, le procureur ne fera aucun cadeau. Les falsifications de signatures notariales et les abus sur personne vulnérable sont sévèrement punis en Caroline du Sud. Il passera plusieurs années derrière les barreaux, ou il sera ruiné par les restitutions civiles. Jessica devra trouver un emploi et apprendre à vivre selon ses moyens. »
« Merci, Vance, » avais-je simplement dit en prenant les clés froides dans ma paume. « Carl savait qu’il pouvait compter sur toi. »
« C’est plutôt Carl qui savait qu’on ne devait jamais sous-estimer Patricia Brennan, » avait répondu le vieil avocat avec un clin d’œil complice avant de descendre les marches de la véranda pour rejoindre sa berline.
Lorsque la voiture de Vance eut disparu au coin de l’avenue bordée de chênes centenaires, j’étais rentrée dans la maison.
J’avais commencé par ouvrir en grand toutes les fenêtres du rez-de-chaussée. L’air frais de la pluie, chargé de l’odeur végétale et puissante de la terre de Charleston, avait balayé en quelques instants les senteurs artificielles de la laque de Jessica et l’après-rasage musqué de son mari.
J’avais pris une bassine d’eau bouillante, une brosse de chiendent et du savon noir. J’avais frotté la longue table en acajou de la salle à manger, effaçant une à une les auréoles de café laissées par l’indifférence de Derek, jusqu’à ce que le grain du bois retrouve sa chaleur dorée et profonde.
Ensuite, j’étais montée à l’étage. Dans la chambre principale, j’avais retiré les draps de satin gris qu’ils avaient achetés pour les jeter sans hésitation dans le sac des rebuts. J’avais ouvert l’armoire en cèdre et en avais sorti mes vieux draps de percale blanche, ceux qui sentaient la lavande séchée que Carl coupait avec moi à la fin de chaque été. J’avais refait le grand lit avec des gestes mesurés, presque sacrés, lissant chaque pli avec le plat de mes mains.
En redescendant vers la cuisine, mon regard s’était posé sur la poubelle extérieure. J’étais sortie sous la pluie fine sans manteau. Au fond du bac en plastique noir, intacte sous un monceau de prospectus inutiles, se trouvait la vieille tasse des Braves d’Atlanta de Carl, celle dont le bord était légèrement ébréché à l’endroit exact où il posait ses lèvres chaque matin en écoutant les nouvelles maritimes à la radio.
Je l’avais nettoyée sous l’eau bouillante du robinet avec une infinie tendresse. Je l’avais essuyée avec un torchon blanc à rayures rouges, un de ceux que j’aimais, et je l’avais posée bien au centre de la table en acajou.
Puis, j’avais coupé une part généreuse du gâteau au citron que j’avais confectionné la veille. J’avais fait couler un café fort, noir et fumant, que j’avais versé jusqu’au bord ébréché de la tasse de mon mari.
Je m’étais assise sur la chaise en bout de table, la place que Carl occupait toujours. Par la grande baie vitrée du salon, je voyais le petit drapeau américain fixé au poteau de la galerie battre fièrement au vent humide de l’Atlantique. Les glycines sauvages commençaient à bourgeonner sur la palissade de bois blanc.
Pour la première fois depuis dix-huit mois, le silence qui emplissait la maison de Palmetto Street n’était plus un silence d’abandon ou de terreur. C’était le silence souverain, digne et inattaquable de la paix retrouvée. J’avais porté la tasse à mes lèvres, respiré la vapeur chaude qui s’en échappait, et j’avais souri.
J’étais chez moi. Et personne ne me dirait plus jamais où je devais dormir.