Manon secoua la tête.

— J’ai financé une entreprise qui méritait mieux que ses derniers bilans.

— Tu veux prendre ma place !

— Je veux empêcher que des salariés perdent leur emploi pour protéger ton image.

Philippe demanda que la conversation s’arrête.

Mais Sophie déposa une convocation déjà adressée aux administrateurs.

Une réunion extraordinaire du conseil de surveillance se tiendrait le lendemain à Nantes. Les conclusions de l’audit seraient examinées, ainsi qu’une proposition de suspension des fonctions exécutives de Charlotte.

Les décisions dépendraient du vote des administrateurs compétents.

Charlotte récupéra son sac.

— Papa ne te laissera jamais me faire ça !

Philippe ne répondit pas.

Pour la première fois, Manon vit sa sœur regarder leur père avec une véritable inquiétude.

Mais le document suivant provoqua un choc plus profond encore.

Il s’agissait d’un courriel envoyé 8 mois auparavant par l’ancienne directrice financière.

Elle avait signalé les anomalies à Charlotte, avec copie à Philippe.

Manon regarda son père.

— Tu étais donc au courant ?

Philippe baissa les yeux.

Et cette fois, personne ne put prétendre qu’il ignorait tout.

PARTIE 3:

Le lendemain matin, Manon arriva au siège de Delorme Habitat à Nantes à 8 h 15.

Elle portait un pantalon noir, une veste bleu marine et les mêmes chaussures confortables qu’elle utilisait lorsqu’elle visitait les magasins.

Devant l’entrée, plusieurs salariés discutaient à voix basse.

Des rumeurs circulaient déjà concernant la réunion exceptionnelle.

Manon reconnaissait certains visages.

Elle avait visité discrètement plusieurs boutiques durant les mois précédents, écoutant les vendeurs et observant les conditions de travail.

Dans l’une d’elles, à Saint-Nazaire, une responsable lui avait confié qu’elle achetait parfois du matériel avec son propre argent pour éviter de laisser son équipe sans fournitures.

Cette conversation lui était restée en mémoire.

À 8 h 40, Charlotte arriva, accompagnée de Julien et de son avocat.

Elle passa devant Manon sans la saluer.

Puis elle s’arrêta.

— Tu vas regretter ce que tu fais à notre famille.

Manon la regarda calmement.

— Notre famille survivra à la vérité. Je ne suis pas certaine que l’entreprise survivrait à de nouveaux mensonges.

Charlotte entra dans l’ascenseur.

La réunion commença à 9 h.

Autour de la table se trouvaient Philippe, 5 administrateurs, les représentants d’Horizon et les conseils juridiques.

Sophie Garnier présenta les résultats de l’audit préliminaire.

La valorisation des stocks était incorrecte.

Plusieurs factures nécessitaient des investigations approfondies.

Des informations importantes avaient été omises dans les documents remis aux financeurs.

La proposition de rachat d’Ateliers Rivage présentait désormais un risque majeur.

Charlotte tenta de défendre ses décisions.

Elle évoqua les difficultés du marché, la hausse des coûts logistiques et la concurrence des grandes plateformes.

Certains arguments étaient recevables.

Mais aucun n’expliquait pourquoi des marchandises détruites figuraient encore dans les comptes.

Aucun ne justifiait les honoraires versés sans prestations clairement établies.

Lorsque vint le moment du vote sur sa suspension, Charlotte se tourna vers Philippe.

— Papa, tu ne peux pas laisser faire.

Il regarda les documents disposés devant lui.

Pendant 35 ans, il avait construit cette entreprise en partant d’un petit atelier de menuiserie.

Il connaissait les premières machines achetées à crédit, les nuits passées à préparer les livraisons, les clients qui avaient fait confiance à son nom.

Puis il avait confié la direction à Charlotte.

Il avait cessé de vérifier.

Il avait préféré sa confiance en elle aux avertissements de ses collaborateurs.

— Je dois protéger l’entreprise, répondit-il finalement.

Il vota pour la suspension.

La résolution fut adoptée.

Charlotte resta immobile.

Le conseil la suspendit de ses fonctions opérationnelles à titre conservatoire, dans l’attente des vérifications et des procédures nécessaires.

Elle devait restituer ses accès professionnels et transmettre les documents relevant de ses responsabilités.

Julien quitta la salle avant la fin de la réunion.

Dans le couloir, Charlotte rattrapa Manon.

— Tu es satisfaite ? Tu m’as tout pris !

Manon sentit son visage se contracter.

— Tu avais un poste que j’aurais aimé pouvoir mériter. Tu avais la confiance de papa. Tu avais des équipes compétentes. Personne ne t’obligeait à falsifier les résultats.

— Tu as toujours été jalouse !

— Peut-être, quand nous étions enfants. J’enviais surtout le fait qu’on t’écoutait.

Charlotte ne trouva rien à répondre.

Manon poursuivit :

— Aujourd’hui, je voudrais simplement qu’on cesse de faire payer aux employés nos problèmes de famille.

Elle s’éloigna.

Mais la décision du conseil n’était que le commencement.

Pendant les 6 semaines suivantes, les auditeurs examinèrent les factures, les mouvements de marchandises et les relations avec les fournisseurs.

Les pertes réelles se révélèrent plus importantes que prévu.

Près de 10 millions d’euros de dépréciations auraient dû être comptabilisés sur plusieurs exercices.

Belvédère Stratégies avait perçu des sommes sans pouvoir démontrer des prestations proportionnées.

Une partie des paiements avait financé les dépenses personnelles de Julien et de Charlotte.

D’autres montants avaient été réinvestis dans une activité de conseil déficitaire.

Les conseils de Delorme Habitat engagèrent des démarches pour obtenir réparation et transmirent les éléments pertinents aux autorités compétentes.

Les responsabilités de chacun restaient à déterminer.

Il ne s’agissait pas de condamner des personnes sur la seule base de soupçons.

Mais les conséquences commerciales furent immédiates.

Les banques suspendirent leur financement du projet d’acquisition.

Le rachat d’Ateliers Rivage fut abandonné.

Plusieurs fournisseurs exigèrent des garanties supplémentaires.

Les salariés commencèrent à craindre pour leurs emplois.

C’était précisément ce que Manon voulait éviter.

Elle proposa au conseil un plan de redressement sur 18 mois.

La priorité serait donnée à la trésorerie, au contrôle des achats et à la préservation des magasins rentables.

Elle refusa une solution qui consistait à fermer immédiatement plusieurs établissements sans examiner leurs résultats individuels.

À la place, elle demanda des réunions avec les responsables locaux.

Ce fut ainsi qu’elle retrouva Céline, la responsable du magasin de Saint-Nazaire.

— Vous êtes donc vraiment notre nouvelle investisseuse ? demanda Céline, surprise.

Manon sourit.

— Je suis surtout venue comprendre pourquoi vous avez autant de retours clients.

Céline ouvrit ses dossiers.

Elle expliqua que certains fournisseurs avaient modifié les matériaux sans prévenir les boutiques.