Un frisson glacial parcourut l’échine de Sophie. Les battements de son cœur résonnaient dans ses tempes comme le glas d’un condamné. Ainsi, toute sa vie n’avait été qu’un mensonge monstrueux. Elle n’était pas la sœur cadette maladroite et ingrate nourrie par charité ; elle était l’héritière légitime de sang, le cobaye silencieux d’une famille de monstres, la source vitale qu’on avait vidée pour maintenir en vie l’idole dorée du clan Neumann. Et cette marque que tout le monde croyait liée à la fatalité n’était que le trophée sanglant d’un crime chirurgical jamais prescrit.
Soudain, le parquet grinça derrière elle.
Sophie referma brusquement le carnet et se releva, le plaquant contre sa poitrine. Dans l’encadrement de la porte, baignée dans la pénombre, se tenait Renate. Elle s’était changée, troquant sa robe de fête pour un peignoir de velours noir brodé de fil d’argent. Dans sa main droite reposait un revolver de petit calibre, un modèle d’acier bruni ayant appartenu à Victor Neumann.
« Tu as toujours eu cette fâcheuse manie de fouiller là où la poussière dort en paix, Sophie », dit Renate d’une voix dépourvue de toute émotion, d’une froideur chirurgicale.
« Tu savais », murmura Sophie, la gorge nouée par une colère qui prenait peu à peu le pas sur l’effroi. « Tu as toujours su d’où venait ta greffe. Tu as toujours su pourquoi je passais mes hivers d’enfant à l’hôpital sous anesthésie, prétendument soignée pour des anémies chroniques ! »
Renate s’avança lentement dans la pièce. Le canon de l’arme ne tremblait pas. Un sourire cruel, teinté d’une amertume infinie, étira ses traits parfaits.
« Tu penses vraiment que j’avais le choix ? » répliqua Renate en s’arrêtant à trois pas d’elle. « Notre père était un tyran. Il a bâti un empire sur des brevets médicaux volés et des essais cliniques illégaux en Europe de l’Est. Quand mes reins et mon foie ont lâché à l’âge de six ans, il m’a regardée comme un investissement sur le point de périr. Tu étais sa réserve biologique, Sophie. Tu étais son assurance-vie pour moi. Si j’avais refusé, il nous aurait éliminées toutes les deux pour recommencer avec une autre femme. Hélène, ta sainte mère, voulait tout détruire. Elle voulait aller voir la presse, dissoudre la fortune, nous jeter toutes deux dans un orphelinat d’État sous le sceau de l’infamie ! »
« Où est-elle, Renate ? » cria Sophie, les larmes brûlant enfin ses paupières. « Qu’avez-vous fait de notre mère ? »
Un silence épais s’abattit sur la pièce, seulement troublé par le souffle du vent qui faisait gémir les châssis vermoulus des fenêtres.
« Elle n’est pas morte noyée en Suisse », avoua Renate à voix basse, sans ciller. « Elle dort sous la dalle de béton du laboratoire souterrain, sous la serre d’hiver. Le soir où elle a tenté de s’enfuir avec toi et ce maudit journal, père l’a rattrapée dans l’escalier. Ce fut un accident… elle a chuté. Mais au lieu d’appeler les secours, nous avons scellé son corps là où personne ne creuserait jamais. J’avais quatorze ans, Sophie. J’ai tenu la lampe torche pendant que notre père coulait le ciment. Tu vois, mes mains sont aussi sales que les siennes. Et maintenant que père n’est plus là, je refuse de te laisser réduire en cendres les vingt années de sacrifices que j’ai endurées pour maintenir la façade de cette famille. »
« Les sacrifices ? C’est mon corps qui a été dépecé ! » s’écria Sophie, brandissant le journal. « Tout est écrit ici. La police, les juges, les journaux… le monde entier saura quel genre de bêtes féroces dirige les Laboratoires Neumann. »
Renate leva l’arme à hauteur de son visage. Le cran de sûreté claqua dans la nuit avec la netteté d’un couperet.
« Personne ne lira rien du tout. Tu vas me donner ce carnet. Ensuite, tu prendras le premier vol pour Buenos Aires avec une pension mensuelle de cinquante mille euros. Tu vivras comme une reine, loin d’ici, sans jamais remettre les pieds en Europe. C’est ma dernière offre de sœur. Si tu refuses, les gros titres de demain matin annonceront que la jeune Sophie Neumann, dépressive et instable, s’est donné la mort d’une balle dans le cœur après avoir gâché la fête de sa bienfaitrice. »
Sophie fixa le canon noir de l’arme. Un vertige terrible la saisit. Elle tenait entre ses mains l’instrument d’une destruction totale : la vérité brute, celle qui vengerait la mémoire de sa mère, qui anéantirait l’héritage d’un père tortionnaire et qui enverrait Renate derrière les barreaux pour complicité d’homicide et recel de cadavre. Mais en faisant éclater cette vérité, elle détruisait également le nom qu’elle portait, jetait au chômage des milliers d’employés des usines pharmaceutiques, et effaçait le dernier lien vivant qui la rattachait à son enfance, aussi monstrueux fût-il.
Renate fit un pas de plus, tendant sa main libre, la paume ouverte.
« Donne-le-moi, Sophie. Choisis la vie. La vérité n’a jamais nourri personne. Les morts ne réclament pas justice, ils ne réclament que le silence. »
Sophie baissa les yeux vers le cuir usé du journal. Elle se souvint des mains douces de sa mère lui caressant le front lors de ses réveils fiévreux à la clinique, de cette voix qui lui murmurait à l’oreille : « Pardonne-moi, mon petit oiseau, un jour tu voleras loin de leur cage dorée. » Ce n’était pas la vengeance qu’Hélène avait cherchée en consignant ces horreurs, c’était la délivrance de sa fille.
Soudain, Sophie fit semblant de tendre le carnet. Renate esquissa un soupir de soulagement imperceptible et relâcha d’une fraction de seconde la tension sur la détente.
C’est à cet instant précis que Sophie projeta violemment le lourd chandelier d’argent posé sur la commode voisine droit vers le bras armé de Renate.
Le coup partit.