« Éloigne tes sales pattes d’elle », rugit Arthur d’une voix si puissante qu’un des verres de champagne posés sur un guéridon voisin en vibra. « Si tu t’approches encore d’un centimètre, Marcus, mes gardes te briseront les deux poignets avant que tu aies le temps de supplier. »

Marcus se figea, les bras ballants, le regard hagard. Il regarda Clara disparaître dans la cage de verre de l’ascenseur aux côtés de Gregory, emportant avec elle le dossier en cuir, son vieux sac éventré et l’assurance de son propre avenir.

Arthur Sterling se tourna ensuite vers l’aréopage de requins de la finance qui composaient le comité de direction et le groupe d’investisseurs.

« Messieurs, la réunion de présentation du plan quinquennal est annulée. Vous recevrez une notification par voie d’huissier d’ici ce soir concernant le gel temporaire de toutes les attributions de stock-options. Marcus Vane… ou plutôt Marcus Miller, puisque tu as eu la brillante idée de changer de nom pour gravir les échelons… tu restes ici. Les vigiles veilleront à ce que tu ne quittes pas le périmètre du hall. »

« Vous ne pouvez pas me séquestrer ! » cria Marcus, trouvant dans le désespoir une pointe de révolte stérile. « C’est illégal ! Je suis directeur commercial associé, j’ai des droits ! »

« Tu découvriras bien assez vite ce que valent tes droits face à la réalité de tes fraudes », répliqua Arthur d’un ton glacial. Le vieillard tourna les talons sans lui accorder un regard de plus et rejoignit à son tour les étages supérieurs par un second accès sécurisé.

Au dernier étage du gratte-ciel Sterling, loin du fracas de la métropole, régnait un calme presque sépulcral. Les boiseries d’acajou massif et les immenses baies vitrées offraient un panorama grandiose sur l’ensemble de la vallée industrielle. Clara était assise dans un profond fauteuil de cuir cognac, une tasse d’infusion fumante entre les mains. Le docteur Laurent, un médecin aux tempes grisonnantes et aux gestes mesurés, venait de ranger son stéthoscope et son échographe portable.

« Le rythme cardiaque fœtal est stable, Monsieur Sterling », annonça le médecin en se tournant vers le patriarche qui venait d’entrer dans la pièce. « La mère souffre de contusions légères au niveau des genoux et d’un choc émotionnel aigu, mais il n’y a aucun signe de décollement placentaire. Le repos absolu est impératif pour les prochaines quarante-huit heures. »

« Merci, Pierre. Assure-toi qu’une suite médicale soit préparée à la clinique privée Saint-Roch au cas où le moindre problème surviendrait cette nuit. Tu réponds de leur santé sur ta carrière. »

Le médecin s’inclina et quitta la pièce en refermant doucement la double porte capitonnée.

Clara restait immobile, ses mains crispées sur la porcelaine chaude. « Monsieur Sterling… pourquoi avez-vous dit tout cela en bas ? Ma mère était couturière. Elle m’a élevée seule dans un deux-pièces sans chauffage la moitié de l’hiver. Elle n’a jamais parlé d’un empire automobile. Elle m’a seulement appris à coudre, à baisser les yeux pour éviter les ennuis et à ne jamais faire confiance aux promesses des hommes riches. »

Arthur s’approcha lentement de la cheminée où crépitait un feu de bois réconfortant. Sur le manteau reposait un cadre en argent patiné, le seul objet personnel dans ce bureau d’apparat. Il le prit et le tendit à Clara.

La jeune femme laissa échapper un sanglot étouffé en découvrant le cliché en noir et blanc. C’était sa mère. Elle devait avoir une vingtaine d’années à peine. Le même sourire réservé, la même fossette sur la joue gauche, le même regard mélancolique qu’elle voyait chaque matin dans son propre miroir. La jeune fille sur la photo portait une robe d’été en lin blanc et tenait à la main le sac à main en cuir, flambant neuf à cette époque, frappé du blason au faucon.

« Hélène n’était pas une simple couturière, ma fille », commença Arthur, la voix tremblante d’une douleur intacte. « Elle était ma chair, mon unique enfant, née de mon premier mariage avec Marianne Vane. Les ateliers Sterling-Vane étaient une entreprise commune de nos deux familles. Lorsque sa mère est morte en lui donnant le jour, j’ai déversé toute mon ambition dans le travail pour fuir le deuil. J’ai été un père dur, intransigeant, tyrannique. Je voulais qu’elle prenne la tête de l’empire, qu’elle épouse un héritier de l’acier allemand pour consolider notre position. »

Le patriarche s’assit lourdement en face d’elle, le regard perdu dans les flammes. « Hélène avait ton cœur. Elle refusait ce monde d’apparences, cette violence sociale camouflée sous la courtoisie des salons. À vingt-deux ans, elle est tombée amoureuse d’un mécanicien sans le sou de nos chaînes de montage, un garçon honnête nommé Paul. Dans mon orgueil démesuré, j’ai cru pouvoir briser cette union. J’ai menacé de ruiner sa famille, j’ai fait licencier ce garçon, je lui ai interdit de la revoir. Alors, une nuit d’orage de novembre 1996, Hélène a disparu. Elle a emporté un seul sac, celui que sa mère lui avait confectionné avec nos armoiries familiales cachées à l’intérieur, et a laissé une lettre de trois lignes : Tu as préféré l’acier à ton propre sang. Tu auras l’acier pour te tenir chaud dans ta vieillesse. Ne me cherche jamais. »

Clara écoutait, les larmes coulant sans retenue sur ses joues creusées par la fatigue des derniers mois. « Elle n’a jamais parlé de vous… Elle disait juste que son père était un homme de fer mort depuis longtemps. »

« Elle disait la vérité », murmura Arthur, la tête basse. « L’homme que j’étais alors méritait d’être mort. J’ai passé les quinze années suivantes à engager les meilleurs détectives de la planète. Mais Hélène était intelligente. Elle a changé d’identité civile en utilisant de faux papiers fournis par des réseaux de soutien aux femmes en fuite. Elle a coupé tout lien, a refusé tout contact bancaire, s’est terrée dans les faubourgs oubliés de tous. Quand j’ai enfin retrouvé une piste crédible il y a cinq ans, c’était un certificat de décès au nom d’Hélène Vane dans un hospice public. J’ai cru que la lignée était éteinte, que ma punition serait de mourir seul au milieu de mes milliards inutiles. »