Elle comprenait que le partage devait être juridiquement solide, pas simplement satisfaisant sur le moment.
Après plusieurs rendez-vous, une solution fut préparée.
Philippe pourrait conserver la maison du lac, sous réserve des formalités nécessaires, en assumant les engagements définis dans l’accord.
Isabelle recevrait le garage et conserverait son appartement personnel.
Les risques connus seraient expressément mentionnés.
Chaque partie disposerait d’un conseil indépendant.
Philippe accepta rapidement.
— Mets toutes les clauses que tu veux, déclara-t-il. Moi, je garde la maison.
Madeleine applaudit presque.
Le jour du rendez-vous chez le notaire, Philippe arriva avec un costume neuf.
Il annonça qu’il avait déjà commandé du mobilier pour sa future terrasse.
Puis le notaire ouvrit le dossier immobilier.
— Monsieur Lemaire, avant de poursuivre, je dois vous interroger sur les travaux que vous avez personnellement commandés au bord du lac.
Pour la première fois depuis le début de la séparation, Philippe cessa de sourire.
PARTIE 3:
— Monsieur Lemaire, confirmez-vous avoir personnellement décidé et supervisé les travaux d’extension de cette propriété ?
Philippe se redressa dans son fauteuil.
— Évidemment. C’est moi qui ai transformé cette vieille cabane en véritable résidence.
Madeleine approuva d’un signe de tête.
— Mon fils a investi énormément de temps dans cette maison.
Isabelle resta silencieuse.
Elle aurait pu rappeler les virements effectués depuis son compte personnel, les factures de matériaux qu’elle avait payées et les mensualités qu’elle avait assumées lorsque Philippe traversait ses périodes sans activité.
Mais son avocate lui avait conseillé de conserver ces éléments dans le dossier.
Le notaire poursuivit :
— Vous confirmez également avoir pris connaissance des documents relatifs aux autorisations d’urbanisme et à la procédure administrative en cours ?
Philippe hésita brièvement.
— Oui, bien sûr.
— Vous comprenez que votre accord avec Madame Lemaire ne supprimera aucune responsabilité que l’administration pourrait légalement retenir à votre encontre ?
— J’ai compris. Nous pouvons avancer ?
Le notaire expliqua les dispositions prévues.
La répartition avait été examinée par les conseils respectifs. Les évaluations, les dettes connues et les risques immobiliers avaient été communiqués. Les parties reconnaissaient avoir eu la possibilité de demander des vérifications supplémentaires.
L’accord devait encore suivre les formalités nécessaires pour produire tous ses effets.
Philippe conservait la propriété du lac selon les modalités négociées, avec les engagements financiers correspondants.
Isabelle recevait le garage de la zone artisanale.
Madeleine se pencha vers son fils.
— Enfin, nous allons pouvoir profiter de notre maison.
Isabelle entendit parfaitement.
Notre maison.
Comme si les 30 années passées à entretenir ce lieu avaient disparu.
Elle regarda les photographies du chalet d’origine.
Sur l’une d’elles, son père tenait une brouette devant une petite terrasse en bois.
Sur une autre, sa mère arrosait les hortensias.
Elle se souvenait de l’odeur du café le matin, du bruit des feuilles sous la pluie et des repas où personne ne parlait de valeur immobilière.
Pendant quelques secondes, elle eut envie de tout arrêter.
Maître Vasseur remarqua son émotion.
— Vous pouvez encore demander du temps, murmura-t-elle.
Isabelle secoua doucement la tête.
La maison de son enfance avait presque disparu sous le béton, les grandes baies vitrées et les aménagements imposés par Philippe.
Elle ne pouvait plus retrouver les lieux tels qu’ils existaient dans sa mémoire.
Et elle ne voulait pas consacrer le reste de sa vie à défendre un bâtiment devenu le symbole de son humiliation.
Lorsque les documents furent prêts, elle signa.
Philippe fit de même.
Il semblait soulagé.
— Voilà, Isabelle. Nous allons enfin pouvoir vivre chacun de notre côté.
Madeleine sourit.
— J’espère que tu sauras te contenter de ce qui te reste.
Isabelle rangea calmement ses documents.
Puis elle sortit une chemise contenant les copies des courriers administratifs.
— Philippe, je voudrais m’assurer que tu conserves bien ce dossier.
Il fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que c’est encore ?
— Les documents concernant les travaux près de la rive.
Il ouvrit la chemise.
Ses yeux parcoururent les premières pages.
Puis son expression changea.
L’administration avait relevé plusieurs irrégularités présumées, notamment concernant l’implantation de l’extension et certains aménagements affectant l’écoulement des eaux.
Une expertise complémentaire était prévue.
Selon ses conclusions, une partie de la construction pourrait devoir être modifiée ou retirée.
Les coûts potentiels de mise en conformité et de restauration étaient considérables.
Philippe releva brusquement la tête.
— Pourquoi tu ne m’as pas parlé de ça ?
Isabelle le regarda.
— Je t’ai demandé pendant des années de vérifier les autorisations. Et ces courriers ont été envoyés à l’adresse que tu as déclarée.
— Je ne les ai jamais lus !
— Tu viens pourtant d’affirmer que tu connaissais parfaitement le dossier.
Madeleine prit les feuilles.
— Ils veulent faire enlever la terrasse ?
— C’est une possibilité examinée, répondit Maître Vasseur. Rien n’est définitivement tranché. Philippe doit prendre conseil et répondre dans les délais prévus.
— Mais ma chambre est juste au-dessus ! s’exclama Madeleine.
Isabelle sentit une tristesse étrange.
Sa belle-mère ne s’inquiétait ni de la rive ni des arbres.
Elle pensait uniquement à la chambre qu’elle avait choisie.
Philippe parcourut les estimations financières.
— Je ne peux pas payer tout ça !
— Alors tu devras étudier les recours possibles et les solutions de mise en conformité, répondit Isabelle.
— Nous devons revoir notre accord.
Le notaire intervint pour expliquer qu’une modification nécessiterait le consentement des parties et le respect des procédures applicables.
Philippe se tourna vers son épouse.
— Isabelle, sois raisonnable.
Elle eut presque envie de rire.
Pendant 30 ans, cette phrase avait précédé chaque sacrifice qu’il attendait d’elle.
Lorsqu’il voulait acheter une voiture trop chère.
Lorsqu’il demandait qu’elle règle les dépenses de sa mère.
Lorsqu’il avait besoin d’argent pour une nouvelle activité.
Elle avait toujours été raisonnable à sa place.
— Tu voulais cette maison, Philippe. Tu as insisté pour la conserver malgré les dettes et les questions sur les travaux.
— Je ne savais pas que ce serait aussi grave !
— Alors tu aurais dû vérifier avant de décider.
Madeleine se mit à pleurer.